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Bent Hamer : interview

Le film de Bent Hamer (Kitchen Stories, Factotum)  1001 grammes rend possible un regard un peu différent sur la science au cinéma : vous pourrez découvrir que oui, c’est possible d’être ému et de potentiellement avoir sa petite larme devant un film qui parle du poids du kilogramme. Rencontre avec le réalisateur norvégien.

Qu’est ce qui vous a donné envie de mettre en parallèle le poids du kilogramme et le poids de la vie humaine ?

(rires) Les deux reviennent au même. Comment dire… C’est un défi. Les gens ont besoin de références, nous avons tous besoin de références. Des petites, des plus grandes, des références personnelles, et des références communes bien sûr. C’est ce que fait la science d’une certaine façon, mais à mon avis, il y a quelque chose de plus profond avec les références. Parce que nous sommes effrayés à propos de l’éternité et qu’on ne la comprend pas, on veut quand même la mesurer. Alors c’est quelque part la façon qu’a l’humain d’essayer de comprendre sa propre vie. Pour moi c’est important, car on ne peut pas tout comprendre, et on ne peut pas tout mesurer. C’est un peu comme lorsque les enfants demandent « est-ce comme ci, ou comme ça ? » (rires) et on doit répondre, on a le choix entre deux réponses maximum… C’est la même chose. C’est très intéressant d’explorer ces travaux scientifiques, mais pas parce que je suis forcément intéressé par les sciences. J’ai fait un film qui s’appelle Kitchen Stories, et on peut dire que le processus était semblable… C’est aussi intéressant pour moi de voir ce qui se passe  avec les humains dans le cadre des sciences, et ce que la science fait aux êtres humains. C’est complexe, mais c’est aussi facile (rires). Non en fait ce n’est pas facile, mais j’ai essayé de le faire le plus justement possible. Dans un certain sens, je voulais comprendre les sciences. Et bien sûr, certains critiques diront que ce n’est pas assez divertissant, mais je m’en fiche. Nous avons voulu faire ce film de manière précise et exacte. Et l’histoire d’amour est plus grande que tout ça : le personnage féminin dit « oui » à la vie, il s’agit pour elle d’essayer de vivre sa vie. Je pourrais parler longtemps de tout ça (rires).

J’ai l’habitude de dire que parfois, les poèmes sont peut-être plus précis que les mathématiques…

Comment expliquez vous que la science des mesures et tout cet univers soit aussi méconnu de manière générale ?

Je pense que si vous allez plus au fond des choses, vous pourrez trouver cela partout, dans la vie… Evidemment, les gens ordinaires ne connaissent pas cet univers. Et moi même je n’y connaissais pas grand-chose, la seule chose que je connaissais était ces instituts que nous avons partout dans le monde. Conduisez-vous une voiture ? Quand vous prenez de l’essence, vous avez ces petites étiquettes sur les pompes qui disent que le poids est aux normes. Et les gens se disent « Ha oui, j’ai déjà vu ça ! », et c’est plutôt normal qu’ils connaissent cela. Mais comme je le disais, le kilo est difficile à mesurer, le poids est difficile à évaluer. Nous avons plusieurs constantes dans le monde et le poids est la dernière que les scientifiques ne peuvent pas exprimer avec exactitude. Les autres sont plus exactes, mais après tout, qu’est ce que l’exactitude ? C’est pratiquement impossible à déterminer. C’est extrêmement compliqué. Donc il est peut-être possible de trouver un moyen de mélanger ces notions à l’être humain et à sa façon de penser. J’ai l’habitude de dire que parfois, les poèmes sont peut-être plus précis que les mathématiques…

Est-ce un défi particulier, difficile, de vouloir mêler un univers scientifique réaliste en y ajoutant une dimension qui tient plus du domaine de l’absurde ?

Tout est absurde même et surtout la mort (rires). Mais j’en rigole, bien que ce soit quelque chose de pertinent en soi. C’est un énorme défi pour ces scientifiques avec qui j’ai travaillé. Leur intégrité, et d’autres éléments en jeu les font continuer de chercher un moyen d’exprimer le kilo d’une manière plus exacte. Mais ça n’a pas vraiment d’effet sur nos vies à nous, comme beaucoup d’autres choses.

Votre film fait penser parfois à l’univers de Jacques Tati, comme cette scène un peu absurde et émouvante de ces scientifiques qui portent un parapluie bleu et leur kilo les uns derrière les autres. Est-ce une de vos sources d’inspiration ?

Oui, j’ai déjà entendu ça. Absolument, je pense qu’il est brillant. Et cette scène d’une certaine façon n’est pas hors-contexte, elle a du sens. Et je ne sais pas, peut-être que cela fait aussi partie de la raison pour laquelle ils ne peuvent pas résoudre le problème. Pour moi cette scène, celle où ils prennent une photo tous ensemble, peut-être pour la dernière fois avec leur kilo, montre qu’ils n’ont toujours pas trouvé le moyen de résoudre cette énigme.

Pour moi cela exprime la tristesse ressentie lorsque vous croyez à quelque chose qui n’est pas totalement parfait. Je peux comprendre pourquoi vous posez cette question sur Jacques Tati, il utilise l’absurde pour être plus précis. Lorsque vous mettez en avant quelque chose de plus poétique, c’est plus précis. Et quand vous le faites vraiment, vous exprimez quelque chose.

 Vous avez travaillé avec Laurent Stocker et Didier Flamand pour 1001 Grammes. Aimez vous les acteurs et films français ? Si oui, lesquels ?

Vous avez beaucoup de bons acteurs, et c’est bien sûr parce que vous avez une longue tradition de comédie au théâtre et au cinéma. J’ai déjà travaillé avant avec Didier aux Etats-Unis pour Factotum, d’après Charles Bukowski. Donc c’est un vieil ami à moi avant tout. Laurent est un acteur merveilleux, une personne très douce, très humaine. Et ensemble avec l’équipe et avec Marie, on s’était mis d’accord pour qu’il ne soit pas une sorte de premier amour mais plutôt le plus admirable des garçons. La voie vers le cœur de Marie est très escarpée et c’est difficile de la convaincre, elle accède petit à petit aux pensées et au cœur de son amoureux et c’était l’idée du film. Donc cela a pris du temps… Laurent a aussi beaucoup aimé cette idée et l’a jouée parfaitement. C’est quelqu’un de très sympathique et de très attentionné.

L’humour de votre film distingué et loufoque à la fois n’est pas sans évoquer un humour assez anglais. D’où tenez-vous votre inspiration ?

Je la tiens de partout. Mais je pense que l’humour scandinave est bien plus proche de l’humour anglais que de l’humour français. Nous aimons l’humour britannique. Et je pense que nous l’avons en nous. Enfin je n’ai pas grand-chose à en dire, c’est plus une histoire de situations.

La musique de votre film, légère et entraînante, contraste beaucoup avec la rigidité de vos plans au moins au début du film, et perturbe. Comment expliquez vous choix ? Quelle fonction occupe la musique dans votre film ?

Je travaille toujours avec le même compositeur, qui est présent pendant l’élaboration du scénario. C’est très intéressant, mais c’est très compliqué. Mais au début, nous avons essayé de laisser ce long processus le plus ouvert possible, par exemple, quand on voit la petite voiture bleue de Marie au milieu d’un plan très large, tourné avec un hélicoptère, qui descend jusqu’à ce petit kilo. Et c’est ce qui se trouve entre les deux qui va devenir le film. Nous avons essayé de montrer cette contradiction. L’idée est qu’on ne s’exprime pas trop intellectuellement, et qu’on soit plus dans l’émotion.

 Vous évoquez l’émancipation de Marie par petites touches légères, comme des cadres qui deviennent petit à petit moins stricts, ou encore l’étalonnage des plans qui passe du froid au chaud. Est-ce que les idées de mise en scène pour montrer l’envol du personnage ont été difficiles à choisir ?

C’est un long processus. Nous avons vraiment voulu montrer les vrais endroits. Lors du tournage à l’Institut, on devait faire en sorte que les scientifiques croient en notre travail, et respecter le leur. Toute cette légende à propos de l’équipe du film qui débarque et qui se fiche de tout, c’est impossible de faire ça pendant un tournage. Pour moi c’était une longue procédure pour accéder à l’Institut, et pour leur faire croire qu’on pouvait tourner un film dans leurs locaux. Mais vous devez leur montrer que vous ferez attention à ne rien déranger, et vous leur faites même un peu de pub, car comme vous l’avez dit, très peu de personnes sont au courant de leur travail. Donc ça a pris beaucoup de temps pour les inviter à regarder mes films, les rencontrer, et à trouver comment on allait organiser tout ça, car ils sont très occupés. Donc oui, ça a été très dur de trouver tous les décors. Mais j’ai quand même assez chanceux parce que je connaissais l’architecte qui a bâti l’Institut en Norvège. Je l’ai rencontrée par accident à Mexico, nous avons discuté, et elle m’a dit « d’accord, quand tu reviens à Oslo je t’y emmène ». Donc elle m’a présenté à l’Institut, et bien sûr… elle m’a ouvert toutes les portes (rires). Et nous avons passé beaucoup de temps avec les scientifiques, qui ont même lu le scénario. Ce sont des gens très sympathiques. Je devais réussir à comprendre leurs conversations, la manière dont ils s’expriment. Et c’était aussi très bien qu’ils puissent contrôler ce que j’avais écrit, pour voir si tout était à peu près correct (rires). Donc nous avons travaillé ensemble à leurs côtés, et c’était vraiment une coopération brillante.

 Le scénario a-t-il été particulièrement complexe à écrire, dans la mesure où pour un film qui parle du poids, vous deviez faire particulièrement attention à justement ne pas être trop « lourd » dans votre message ?

Eh bien, les scénarios sont toujours difficiles à écrire. Donc je ne sais pas si celui-ci a été plus difficile ou non, je ne pense pas. Vous avez différents défis possibles à relever dans l’écriture. Mais évidemment, la partie scientifique devait être exacte. J’ai dû faire des recherches et  apprendre beaucoup. C’était donc particulièrement difficile pendant la phase d’apprentissage. Mais c’est de toute façon toujours compliqué, vous avez beaucoup de choix possibles, et vous devez trouver une direction et vous y tenir.

Pourquoi avoir choisi l’étude du chant des oiseaux comme nouveau projet pour le personnage de Pi ?

Pour tout vous dire, quand nous avons tourné Factotum aux Etats-Unis, Didier (Flamand) m’a raconté une histoire à propos de grenouilles (rires). Je crois qu’il m’a dit qu’il conduisait en décapotable et quand il s’est approché de Paris il avait l’impression que les grenouilles avaient cessé de chanter. Cela nous a bien fait rire, et j’ai dit que nous pourrions peut-être faire un film basé là-dessus. Donc j’avais cette histoire en tête, et c’est venu naturellement pendant l’écriture. Et puis, je voulais donner à Pi quelque chose d’autre en dehors de l’Institut, quelque chose de plus. Quelque chose qui soit connecté aux sciences, mais d’une autre façon. Ce qui était étrange, c’est que je ne savais pas que ces recherches existaient vraiment. Mais c’est assez logique dans un sens. Le frère de ma femme se passionne pour les oiseaux, et il m’a envoyé un lien vers un magazine ornithologique qui expliquait l’existence de ces recherches et la manière dont les oiseaux modifiaient leur dialecte selon le bruit ambiant. Donc c’est finalement bien vrai, alors que je n’en savais rien (rires). J’ai écrit le script comme ça. Et bien sûr pour moi cette histoire a aussi du sens par rapport à la communication.

La couleur bleue est omniprésente dans votre film, et plusieurs rappels de cette couleur sont souvent présents dans chaque plan. Pourquoi avoir choisi la couleur bleue ?

Je pense que c’est assez évident. Eh bien, nous avons même dû repeindre le long couloir de l’Institut. C’est un très beau bâtiment, mais très compliqué à filmer. On a eu cette idée que tous les murs situés au Nord seraient bleus, et qu’ils seraient rouges au Sud. Donc on a demandé si on pouvait peindre les murs, et on nous a dit « oui, peignez tout ce que vous voulez ». Mais nous avons tout repeint après bien sûr.

La Norvège est plus froide que Paris. Donc le bleu est évidemment plus connecté à la Norvège, alors que, quand vous allez à Paris, les lumières sont plus dorées, plus brunes. C’est complètement différent. Bien sûr il existe aussi un Institut à Paris, mais quand même, cela représente quelque chose de complètement différent de la Norvège. Donc c’est assez facile d’aller au-delà de la représentation habituelle et de choisir des couleurs qui deviennent progressivement de plus en plus chaudes.

 Le Paris de votre film est très idéalisé, très américain. Pourquoi ?

Je pense que c’est un peu injuste. C’est toujours difficile d’avoir les moyens de tourner dans votre ville évidemment. Nous avons vraiment essayé de ne pas en faire un film touristique. Bien sûr, quand nous avons filmé la Tour Eiffel, c’est parce que Marie est aussi une touriste. Et que faites-vous quand vous n’avez jamais été à Paris ? Vous voulez forcément la voir. Donc je pense que c’était impossible de ne pas la montrer. Ce que je veux dire, c’est qu’on a vraiment essayé de ne pas pointer du doigt tout ça, mais c’est vraiment beau, à chaque coin de rue, vous capturerez toujours Paris. Et c’est dur de ne pas le faire. Si vous regardiez un film français, vous ne vous poseriez pas cette question (rires), mais vous me la posez car je suis un étranger.

Non, ce n’est pas à cause de ça, c’est parce que dans votre film les rues de Paris sont très belles, les cafés sont vides, il y a des fleurs partout. Je ne dis pas que ce n’est pas vrai, car ça l’est dans beaucoup de quartiers, mais parce que ça m’a fait penser à la façon dont les Américains imaginent souvent Paris, donc je voulais vous demander pourquoi.

Oui, Marie veut voir la ville. Et nous avons vraiment essayé de montrer ça de manière modeste. Mais peut-être était-ce impossible (rires).

Dans votre film, vous exposez une certaine vision de la vie, celle de faire la part des choses entre ce qui compte ou pas. Est-ce que vous avez déjà envisagé votre film comme une sorte d’expérience scientifique pour démontrer votre propos ? Le cinéma n’est-il pas au fond une expérience scientifique ?

Pas du tout. On peut dire que la science représente le cadre. Mais raconter une histoire, c’est bien plus l’acte de représenter que ce que cela représente. Tout repose sur l’art de raconter une histoire. Mais nous avions besoin de rendre le contenu crédible. Et cette fois-ci, il fallait montrer la science de manière vraisemblable. Elle est scientifique et elle fait ses expériences de manière professionnelle. A la fin du film, lorsqu’elle dit « oui » à la vie, peut être un peu trop tard, vous le ressentez très fort parce qu’elle s’échappe enfin de son rôle de scientifique et s’exprime en vraie femme et authentique être humain.

Propos recueillis par Mathilde Lejeune le 9 mars 2015.

Remerciements à David Speranski, Tangui Marchand et Rémi Brémond.

Mathilde Lejeune

Technicienne de cinéma, écrivain, clown : Mathilde oscille entre plusieurs casquettes et adore ça. Mise à part les films élitistes qu'elle déteste cordialement, elle aime tous les genres sans distinction : le principal pour qu'une œuvre lui plaise, c'est de ressentir une forte émotion. Amatrice d'imaginaire et de burlesque, fan de Jacques Prévert et des Monty Python, de Simone de Beauvoir et de films d'animation, les deux films de sa vie sont et resteront à jamais Les Bêtes du Sud Sauvage de Benh Zeitlin, et L'Illusionniste de Sylvain Chomet.

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