Better Than Us - Russie
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Better Than Us : maison de poupées

Première mondiale pour Better Than Us au Forum des images. La série d’anticipation d’Alexander Kessel arrive sur les écrans du festival Séries Mania pas tout à fait achevée ce vendredi 14 avril 2017. Le créateur russe l’explique : certains scènes risquent d’être ajoutées et les effets spéciaux de l’épisode 2 ne sont pas terminés, le reste de la saison est encore en tournage pour vingt jours. On entrerait presque en coulisses. De quoi aiguiser la curiosité. Et la plongée dans un futur (très) proche où les humains sont assistés d’humanoïdes s’avère passionnante.

Évacuons tout de suite les évidences : oui ce n’est pas pas la première série avec des humanoïdes, oui d’autres ont déjà fait ça et continuent de le faire très bien (Real Humans, Westworld). Et alors ? Le principe du genre est bien de se prêter à la déclinaison et à l’appropriation, ce qu’Alexander Kessel et son équipe pratiquent avec un certain talent. Better Than Us choisit pour décor la ville de Moscou sans jamais en donner de signe évident : tous les lieux communs (littéralement) sont évacués pour donner à voir une architecture moderne semblable à celle de n’importe quelle grande ville du monde. Au milieu des buildings anonymes, se niche le cabinet de médecine légale de Georgy, quadra à la dérive contraint par son ex à un divorce qui l’éloignera probablement à jamais de ses deux enfants. Et la situation se corse quand il se trouve mêlé malgré lui au premier meurtre perpétré par une humanoïde, un événement qui risque d’égratigner l’image de l’entreprise Chronos… Pour ne rien arranger, la créature trouve refuge et protection auprès de la toute jeune fille de Georgy, fascinée par cette immense « poupée » et pas effrayée pour un sou. En deux épisodes, toutes les pièces du puzzle sont en place pour combiner drame familial et thriller, pour confronter l’intime et le spectaculaire dans un chassé-croisé de séquences au cordeau.

Ce qui intéresse Alexander Kessel ici, c’est d’interroger notre humanité. Pas étonnant de trouver un lien avec Black Mirror dans ce récit d’anticipation presque écrit au présent, car c’est bien un miroir à peine déformant que le créateur russe tend au spectateur. Dès les premières scènes avec les humanoïdes, un élément frappe et perturbe : l’omniprésence de créatures féminines, Barbies à l’échelle 1, dans des tenues particulièrement suggestives. Leur alignement dans les bureaux de la multinationale fait froid dans le dos. Plus tard, au détour d’une séquence un brin clippesque où l’on découvre le principe des « dates » entre humains et robots, on verra bien un humanoïde masculin. Mais Better Than Us concentre son attention (en tout cas pour l’instant) sur des créatures féminines hyper-sexualisées. Dérangeante sensation que celle produite par la multiplication de ses femmes-objets… Mais n’oublions pas le principe du miroir : Better Than Us ne se gêne pas pour montrer les êtres humains sous leur plus mauvais jour. Par le biais de l’anticipation, Alexander Kessel entend démonter la robotisation déjà en marche d’une humanité prise au jeu (ou au piège) d’une société uberisée. Le titre « Better Than Us » (« лучше, чем люди », « Meilleurs que les gens » dans sa version russe) résume bien les intentions de la série, qui oppose le danger des nouvelles technologies et des intelligences artificielles à celui, plus grand, des comportements développés par les êtres à l’origine de ces industries futuristes. Pas besoin de robots pour se transformer en objets, les êtres humains sont déjà tout à fait capables de le faire eux-mêmes. Pas besoin d’être composé uniquement d’éléments électroniques pour manquer de cœur non plus. Mais attention, Better Than Us sait éviter les gros sabots moralistes. Ce qui est plutôt logique au pays du talon aiguille où l’on trouve des guérites de cordonnerie express pour que ces dames puissent faire réparer leurs escarpins à toute heure (aparté n°1). Notons au passage que la nationalité de la série joue aussi sur la spécificité de la représentation et que notre point de vue d’Européen occidental peut en biaiser la lecture. Être femme en France, en Italie, en Grande-Bretagne est une expérience différente de celle d’être femme en Russie, un pays où les jupes courtes et talons hauts sont un tel lot commun qu’ils semblent en avoir désamorcer le « male gaze » (aparté n°2). Ainsi les belles « poupées » de Better Than Us sont put-être plus libérées qu’elles y paraissent au bout de deux épisodes seulement. Les images du tournage laissent deviner le développement d’une tout-puissance féminine où une blonde glaciale n’a rien à envier à Terminator. Le premier épisode déjà ne se gêne pas pour égratigner les réflexes machistes d’une police qui moque une femme enceinte quand elle s’inquiète de l’absence soudaine du père de son enfant à naître. Une disparition perçue dans le commissariat comme une fugue loin de l’oppression hystérique, alors que le spectateur sait déjà que l’homme en question croupit à la morgue.

BETTER-THAN-US-2Fidèle aux enjeux du genre, le propos de Better Than Us se veut à la fois philosophique, sociologique et politique quand il explore les questions de manipulation dans une société post-capitaliste et de domination d’une classe sur une autre. Travailleurs sans-papiers, les robots corvéables à merci seraient les migrants de demain. Le miroir, encore, est tendu vers le présent. Mais ces intentions assumées, lieux communs de l’anticipation qui s’est toujours fait diatribe du monde moderne, cachent le cœur du projet. Dès le premier épisode, le vrai sujet  s’impose dans une série que son créateur présente d’abord comme un drame. L’emballage proto-futuriste de Better Than Us ne sert en effet qu’à réfléchir à la difficulté de « faire famille ». Il s’agit d’abord ici d’observer le délitement d’un foyer où les deux parents ont perdu leur humanité dans la guerre qu’ils se mènent. Au contact de la plus jeune membre de ce clan désuni, l’humanoïde tueuse se pensera d’ailleurs investie d’une nouvelle mission : reconstituer autour d’elle une famille. Le deuxième épisode s’achève sur l’idée de cette étrange réunion. La poupée cherche sa maison… Affaire à suivre. La série doit être diffusée l’automne prochain sur Channel One en Russie et on espère vivement que Séries Mania sera l’occasion de trouver un acheteur sur notre territoire.

Prochaine diffusion Séries Mania
► MAR 18.04 À 9H30 À L’UGC CINÉ CITÉ LES HALLES

Better Than Us. 16x52min. Nationalité : russe. Créateur : Alexander Kessel. Scénariste :  Alexander Dagan. Avec : Paulina Andreeva, Kiril Kyaro, Alexander Ustyugov, Olga Lomonosova. Réalisateur : Andrei Dzhunkovski. Producteur : Yellow Black and White, Sputnik Vostok Production. Vendeur international : All Media. Diffuseur : Channel One (Russie).

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Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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