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Ecrans Noirs

Black Panther 2/4 : Wakanda Forever – Aria

Moi, Yaële Simkovitch, suis convaincue de l’évidence de ces vérités:

Black Panther n’est pas un simple film c’est un évènement pop culturel historique.

Black Panther n’est pas juste une histoire de buzz, c’est une oeuvre ciselée, pensée, habitée, par ses auteurs.

Black Panther n’est pas une réussite simplement commerciale, c’est une réussite artistique.

La puissance de Black Panther n’est pas limitée à son propos identitaire, son message politique est universel.

La beauté de Black Panther va bien au-delà de son apparence, sa profondeur n’a d’égale que son authenticité.

Pourtant, la magie du Wakanda n’a pas conquis tous les coeurs. Alors il semblait nécessaire de décrypter pour vous tout ce que le film de Ryan Coogler m’inspire en réflexion, en sagesse et en jubilation grand-ecranesque.

Symphonie en 4 mouvements.

(L’auteur vous conseille fortement de voir le film… notamment pour profiter pleinement de cet article rempli de spoilers).

2ème mouvement – Aria à la gloire d’une nation aspirationnelle

Ryan Coogler, découvrant adolescent Black Panther pour la première fois dans un magasin de comics, n’a pas compris pourquoi le vendeur le lui avait recommandé. Qu’avait-il en commun avec un riche roi africain ? Le fossé qui le séparait du super-héros était d’abord économique mais aussi révélateur d’une déchirure bien plus profonde : la tragique déconnexion entre les orphelins afro-américains et le continent de leur passé, un lien effacé par ceux qui les ont volés, enchaînés, déracinés. Cette déconnexion a souvent fait figure de préoccupation chez les penseurs, les activistes et les artistes noirs des États-Unis. Coogler aussi, avec les années, a commencé à s’intéresser à l’Afrique et son premier acte de réalisateur a été de partir voir pour la première fois de sa vie ce continent dont il se sentait à la fois si éloigné et si proche. À travers ce film, il souhaitait réfléchir à une question fondamentale pour lui et sa communauté : qu’est-ce que cela signifie d’être africain? Une interrogation embrouillée par le poids du colonialisme et qui porte implicitement un second questionnement bien plus personnel sur l’identité afro-américaine. Le film a l’intelligence de ne pas tenter de répondre à ces questions, mais plutôt de les explorer à travers le Wakanda, parfait terrain de jeu pour cet exercice intellectuel. Car le Wakanda, probablement le véritable personnage principal du film, est vierge de toute exploitation occidentale, et sa diversité interne en fait une terre d’origine possible pour toute la diaspora africaine.

 

L’Afrofuturisme : un concept existentiel

De fait, Coogler a réussi à créer avec le Wakanda, une expression jubilatoire de l’Afrofuturisme. Faisant de Black Panther le tremplin de ce mouvement artistique au croisement de la science fiction et des études afro-américaines. Jusque là, on devait sa représentation la plus manifeste* à Janelle Monáe. L’Afrofuturisme permet d’imaginer un avenir où les enfants de l’Afrique, quels que soient leur lieu de vie, participent à la création d’un monde meilleur où leur patrimoine culturel joue un rôle fondamental. Le Wakanda n’est pas juste un univers de fiction incroyablement cool, c’est aussi une réponse symbolique à des centaines d’années de mépris pour la culture africaine, tantôt taxée de « primitive », tantôt dénigrée de façon plus pernicieuse sous la forme d’une admiration teintée de condescendance.

 

Une démonstration constructive

Or le Wakanda est une société hautement développée, dont la modernité reste intrinsèquement liée à ses traditions. Les buildings de The Golden City, sa capitale, sont construits à partir de procédés africains ancestraux. Les motifs que l’on peut voir sur les vêtements sont inspirés de symboles issus de diverses cultures africaines. Car le Wakanda n’est pas pensé comme l’exception du continent mais comme une représentation de sa multitude. Pour se permettre ce mélange, les créatifs du film ont décidé de penser ce pays imaginaire comme une contrée d’origine pour le reste du continent. Ainsi le Wakanda du XXIème siècle représente un fantasme de ce que l’Afrique aurait pu devenir sans le fléau du colonialisme. Cet hommage global est d’ailleurs rappelé chaque fois que Nakia, T’Challa et Okoye sont les uns à côté des autres, car ils portent respectivement presque exclusivement du vert, du noir et du rouge, les couleurs de la version afro-américaine du drapeau pan-africain.

La création et la représentation du Wakanda dans un film grand public est un geste politique, mais aussi remarquablement pacifiste et généreux. Black Panther n’est pas nourri d’une colère destructrice comme son antagoniste Killmonger. Le propos du film n’est pas de blâmer. La responsabilité de l’« Homme blanc » qui a pillé le continent et continue de se réapproprier ses ressources n’est pas le sujet de cette histoire-ci. D’ailleurs son incarnation, Ulysses Klaue, est cavalièrement éliminée du récit, ce qui démontre son peu d’importance. L’objectif est plutôt de réfléchir, de construire, de rêver. Mais pour cela, il faut commencer par rendre à César ce qui appartient à César et incarner ce que la communauté afro-américaine tend à étiqueter “black excellence”. Une excellence trop rarement représentée en dehors des milieux de l’art ou du sport.

Or les Wakandais sont des parangons de tous les domaines généralement inaccessibles aux pays en développement. Black Panther ne nous le dit pas, il nous le montre, principalement au travers de ses personnages féminins, qui au-delà d’être mis en valeur sont indispensables à l’action du film. Shuri incarne l’intelligence et l’avancée technologique; Okoye et ses Dora Milaje la puissance militaire; Nakia, l’espionnage et la connaissance du reste du monde, autant à l’aise en Corée du sud qu’au Nigeria. Une illustration significative de la place des femmes dans cette société, loin de la reproduction d’un cliché traditionnel de soumission. On note aussi que l’afrofuturisme du Wakanda a la bonne idée d’afficher une esthétique écolo où le numérique, plutôt que de fuir l’organique, tente de lui ressembler. Énormément d’éléments visuels du film prennent l’apparence du sable. Ici, la technologie a su trouver sa place au coeur de la nature et non pas en dépit d’elle.

 

L’effet papillon

Il est évident que le Wakanda et la force symbolique qu’il représente sont au coeur de la proposition du film. Des mois plus tard, on continue à voir des références à cet Eldorado de paix, de justice et de technologie. Notamment à travers la prolifération dans l’espace public du salut du Wakanda, inventé pour le film et inspiré de la posture des pharaons (pour les amateurs, il faut que le bras droit soit devant le bras gauche et pas le contraire). Nombre d’athlètes de nationalités diverses – mais noirs de peau – ont affiché ce salut comme signe de victoire depuis la sortie du film. Ce n’est pas sans rappeler le poing levé ganté de Tommie Smith et de John Carlos sur le podium des Jeux olympiques de 1968. À l’époque, c’était un geste protestataire silencieux. Aujourd’hui, il est un signe d’appartenance à une redéfinition de l’identité noire. L’expression la plus éclatante de Black is beautiful.

 

Le Wakanda est devenu pour beaucoup une passerelle culturelle entre la communauté afro-américaine en quête de racines ancestrales et l’Afrique en quête de reconnaissance. La réception du film sur ces deux continents, pleine d’euphorie et d’émotion, dénote le besoin existentiel d’une nouvelle représentation, mais aussi d’un espace symbolique de connexion. Chadwick Boseman, qui incarne T’Challa, parle lui-même du film comme la première instance d’une histoire partagée avec l’Afrique: « This movie in a certain way creates a story that we all share. And it’s the first time I feel that’s ever happened » (Ce film crée d’une certaine façon une histoire que nous partageons tous. Et j’ai l’impression que c’est la première fois que ça arrive).

Cela ne signifie pas que tous les membres de la diaspora se soient retrouvés dans ce film. On comprend que certains n’aient pas été ravis que cette représentation tant attendue émerge d’Hollywood, où l’oppression systémique des acteurs non-blancs est loin d’avoir disparue. Personne ne doit allégeance à ce film, mais si la dissidence existe, cela n’entache en rien la portée fantasmagorique du Wakanda et de ce qu’il a réussi à inspirer au monde entier. C’est le propre des films d’action hollywoodiens de conquérir des spectateurs de toutes les couleurs, mais Black Panther a transcendé son cahier des charges : le Wakanda est un rêve auquel nous aspirons tous. Pour ceux qui n’ont jamais vu de gens qui leur ressemblent ainsi mis en scène au sommet de la culture populaire mainstream, cette représentation est d’autant plus magique parce qu’elle universellement vécue comme idéale. Cet Eldorado est un sujet de fantasme pour le reste du monde, et c’est peut-être là, la leçon culturelle majeure de Black Panther.

Cet article fait partie d’une série. A lire aussi :

Black Panther 1/4 : Une partition sur mesure – Ode

Black Panther 3/4 : Reconfiguration d’un paradigme – Fugue

 

Yaële, tombée à 5 ans dans les séries, à 10 dans les screwball comédies américaines, à 14 dans "Loïs & Clark" a vu toutes ses passions se conflagrer violemment à 18 ans avec la découverte de "Buffy The Vampire Slayer", l’œuvre qui allait dominer sa vie adulte. Devenue aujourd'hui Geek professionnelle (pour justifier sa consommation astronomique d’œuvres de culture populaire), elle aime réfléchir aux interactions entre la fiction et le monde dans les pages de magazines pour aficionados, sur la scène de Comic Con Paris, dans des conférences de sériephiles ou dans son podcast Parlons Pop et Parlons Bien. Dans sa seconde vie, elle écrit des scénarios et est consultante en écriture de série.

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