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Ecrans Noirs

Black Panther 1/4 : Une partition sur mesure – Ode

Moi, Yaële Simkovitch, suis convaincue de l’évidence de ces vérités:

Black Panther n’est pas un simple film c’est un évènement pop culturel historique.

Black Panther n’est pas juste une histoire de buzz, c’est une oeuvre ciselée, pensée, habitée, par ses auteurs.

Black Panther n’est pas une réussite simplement commerciale, c’est une réussite artistique.

La puissance de Black Panther n’est pas limitée à son propos identitaire, son message politique est universel.

La beauté de Black Panther va bien au-delà de son apparence, sa profondeur n’a d’égale que son authenticité.

Pourtant, la magie du Wakanda n’a pas conquis tous les coeurs. Alors il semblait nécessaire de décrypter pour vous tout ce que le film de Ryan Coogler m’inspire en réflexion, en sagesse et en jubilation grand-ecranesque.

Symphonie en 4 mouvements. 

(L’auteur vous conseille fortement de voir le film… notamment pour profiter pleinement de cet article rempli de spoilers).

1er Mouvement – Ode à l’authenticité émotionnelle de Black Panther

Dans ses meilleurs instants, Black Panther cesse d’être un simple film et devient une émotion. Enivrante, pleine de puissance, lourde d’un passé ancestral, forte d’un avenir prometteur. Une émotion aspirationnelle, combative, vive d’esprit et souveraine. Une émotion tenue et amplifiée par la musique originale du film. Rien de surprenant en somme, c’est le rôle de la musique au cinéma. Mais quand, par exemple, la voix de Baaba Maal nous submerge, chantant en langue peul la mort d’un éléphant, alors que nous découvrons le Wakanda pour la première fois, la résonance émotionnelle est profonde. Tout au long du film, la musique composée par Ludwig Göransson vient nous rappeler que ce que nous regardons est pensé pour être épique, légendaire. Les cordes déchirantes qui soulignent la tristesse du rêve ancestral de T’Challa, le choeur de femmes sénégalais qui accompagne la puissance d’Okoye terrassant une poignée d’adversaires dans un club de Busan et le Tama (ou talking drum) qui revient, entêtant, ponctuer la tension du film, nourrissent l’imaginaire de Black Panther. Un film qui a l’ambition d’élever ses spectateurs, leur faire pousser des ailes dans le dos et des rêves dans la tête en mariant les sons traditionnels de l’Afrique à la grandiloquence manifeste de l’univers des super-héros, titans mythiques de notre ère moderne. Cette union sacrée est l’épine dorsale du film, elle lui permet de s’articuler, de s’étirer et de toujours retomber sur ses pattes.

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Danai Gurira (Okoye) sur le plateau de Black Panther. Ph: Matt Kennedy © Marvel Studios 2018 / The Walt Disney Company France.

Goranssön, ressortissant suédois qui en plus d’avoir composé la musique de toutes les réalisations de Ryan Coogler est aussi un collaborateur privilégié de Childish Gambino (This Is America), est allé cherché son inspiration directement en Afrique, accordant à la bande originale une authenticité sans précédent pour le studio. Le film bénéficie aussi d’un album « compagnon » produit par Kendrick Lamar, probablement le rappeur le plus cool ET le plus respectable de sa génération, aussi le premier à gagner un Pulitzer pour un album de rap. Le film cite des passages de tracks produits par Lamar et des extraits de la musique de Goranssön sont incorporées ça et là sur l’album. Scellant un lien à la fois organique et spirituel entre l’univers du film et celui de la culture du hip hop, bastion identitaire de la communauté afro-américaine. Non contente d’être l’ingrédient essentiel de l’ensorcellement que le film opère, la musique se fait aussi déclaration d’intention. Le film et son propos résonnent littéralement dans notre mémoire à la sortie de la salle ; et ils reprennent vie chaque fois que Lamar et ses acolytes atteignent nos oreilles. Ainsi l’émotion perdure, elle devient un nuage qui nous poursuit, nous accompagne, et la manifestation tangible de la vision du monde que Black Panther a planté dans notre imaginaire collectif. Un effet qui aurait pu être vain, s’il n’avait pas été infusé d’une réelle profondeur.

Le petit supplément d’âme

Or Black Panther n’est pas un blockbuster Kleenex, c’est une oeuvre volontairement iconique. N’en déplaise à leur réputation, aucun des films du Marvel Cinematic Universe n’est destiné à être oublié dès la sortie de la salle comme la quantité de popcorn que l’on a pu y ingurgiter. Les créatifs à la tête du studio, Kevin Feige, Victoria Alonso et Louis D’Esposito, ont pleinement conscience du patrimoine narratif du monde des comics. Un espace de création infini que l’on peut multiplier à foison et où tout peut être abordé à condition de créer des héros et héroïnes capables de porter avec eux un monde de symboles. Des figures mythiques en somme, engendrées à coup d’images iconiques et de grand moments dramaturgiques à même de hanter l’imaginaire de petits et grands, des générations durant. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les origines d’une création qui se veut universelle sont rarement trouvées dans les calculs froids et cyniques d’une réunion marketing. C’est au contraire quand les auteurs penchent du côté du personnel, voire de l’existentiel, qu’ils semblent pincer une corde fondamentale qui résonne pour le plus grand nombre. Quelle que soit la taille finale de la création, c’est avec son sang et sa sueur qu’on bâtit un blockbuster capable d’enflammer une planète. Le sang de Black Panther vient directement des veines de Ryan Coogler, son réalisateur, qui a sagement su l’enrichir de tout ce que ses collaboratrices et collaborateurs, notamment Goranssön et Lamar, ont joyeusement donné d’eux-mêmes. Black Panther est une oeuvre collectivement personnelle, vivante et vibrante, dont le coeur bat si fort que son pouls peut se ressentir de l’autre côté de l’écran.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les origines d’une création qui se veut universelle sont rarement trouvées dans les calculs froids et cyniques d’une réunion marketing.

Le public ne s’y est pas trompé et le film a reçu tout autour du monde un accueil non seulement enthousiaste, mais aussi très respectueux de son propos – ce qui est plus rare pour Marvel. L’antagoniste du film semble avoir particulièrement cristallisé l’attention. Erik Killmonger, incarné avec stature et puissance par Michael B. Jordan, l’acteur fétiche de Coogler, affiche une rhétorique protestataire dès sa première scène et donne effectivement le « La ». Killmonger est un antagoniste historique dans les comics où il apparaît dès 1973, mais Coogler se ré-approprie le personnage, lui insufflant une partie de sa propre biographie au passage. Il choisit de le faire grandir dans sa ville natale d’Oakland et lui donne, en plus d’un plan machiavélique, une véritable cause. Produit de l’oppression américaine vis-à-vis des Noirs au sein même de leur pays, Killmonger est ici agité d’une colère légitime face à la prospérité du Wakanda : un royaume qui préfère protéger sa richesse plutôt que ses descendants éparpillés et maltraités tout autour du monde. Son éloquence est particulièrement efficace parce que Killmonger dénonce une injustice spécifique et sous-traitée par la culture mainstream, mais aussi parce que son discours fait écho à toutes sortes d’autres inégalités sociales historiques qui grouillent aux quatre coins de la planète.

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T’Challa/Black Panther (Chadwick Boseman) VS. Erik Killmonger (Michael B. Jordan). Photo : Matt Kennedy ©Marvel Studios 2018

Comme l’ont noté nombre de critiques, un méchant qui a quelque chose à dire élève l’histoire à laquelle il appartient. S’il est vaguement injuste d’avancer que Killmonger fait à ce titre preuve d’exception dans le cheptel de Marvel, nous applaudissons la réception favorable de cet anti-héros qui, pour une fois, mérite l’empathie qu’on développe pour lui. Car on ne peut ignorer que sa tentative de prise de pouvoir sur le Wakanda n’est pas une simple démonstration de force, mais une tentative touchante et pathétique de réparer quelque chose. Il essaye tout d’abord de retrouver un sentiment d’appartenance qui lui a été si injustement dérobé, comme à l’ensemble des Afro-américains descendants d’esclaves. Mais il cherche surtout à enrayer l’impuissance trop fréquente des populations noires à travers le monde, où elles continuent d’être traitées comme des citoyens de seconde classe, quelles que soient leurs biographies respectives. Un racisme endémique difficilement dissociable de la représentation trop fréquente de l’Afrique comme un lieu « primitif ».

Une métaphore polyvalente

On comprend la frustration de Killmonger, face à l’ignorance du monde vis-à-vis de la splendeur de son pays. Une métaphore saisissante du déni encore trop commun de la richesse, de la beauté mais aussi de la complexité de l’identité noire. Killmonger veut lever le voile sur le Wakanda pour réhabiliter sa propre identité. Mais ébloui par sa douleur et sa colère, il est incapable de voir que si ses motivations sont fondées, ses méthodes restent vaines et à même de détruire le Wakanda dont il a si longtemps rêvé. Quand il fait brûler le jardin qui abrite l’herbe en forme de coeur, il condamne l’avenir du Wakanda. Peut-être veut-il détruire le pays qui l’a abandonné et dont la fortune et l’autonomie sont autant de rappels de sa propre souffrance, de la charge de l’oppression qui a fait de lui un orphelin, et l’a forcé à se transformer en machine à tuer ? Coogler confie dans le commentaire audio du film une vérité bien plus simple et tragique : Killmonger est simplement incapable de penser à l’avenir, sa propre mort est le seul futur qu’il est capable d’envisager.

Une réalité amère et tirée tout droit de la jeunesse du réalisateur, qui laisse deviner que Killmonger n’est pas l’autre, l’étranger, le méchant, mais l’expression de son alter-ego. Killmonger est l’homme que Ryan Coogler aurait pu devenir et qui continue à sommeiller un peu en lui, alors qu’il s’efforce même d’être son contraire, T’Challa. Une métaphore prégnante quand on considère qu’avec Black Panther, Coogler s’est trouvé tout à coup à la tête d’une puissance économique et symbolique sans précédent. Roi d’une production qui avait le potentiel d’impacter le monde entier. De fait, la trajectoire de T’Challa dans ce film n’est pas un simple récit d’origine mais l’illustration de la profession de foi de Coogler. Il se détourne de la violence sans perdre une once de son désir d’améliorer le monde dont il vient. Démontrant que l’art nous offre les armes à même de changer le monde. Coogler comme son héros utilise toutes les ressources à sa portée pour partager sa vision de coopération et de majesté.

À SUIVRE…

Yaële, tombée à 5 ans dans les séries, à 10 dans les screwball comédies américaines, à 14 dans "Loïs & Clark" a vu toutes ses passions se conflagrer violemment à 18 ans avec la découverte de "Buffy The Vampire Slayer", l’œuvre qui allait dominer sa vie adulte. Devenue aujourd'hui Geek professionnelle (pour justifier sa consommation astronomique d’œuvres de culture populaire), elle aime réfléchir aux interactions entre la fiction et le monde dans les pages de magazines pour aficionados, sur la scène de Comic Con Paris, dans des conférences de sériephiles ou dans son podcast Parlons Pop et Parlons Bien. Dans sa seconde vie, elle écrit des scénarios et est consultante en écriture de série.

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