Black Panther by ClapMag
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Avec Black Panther, Marvel sort les griffes

Marvel a pris un virage. Depuis sa phase 1 très premier degré et très peu politisée jusqu’à sa dernière salve bien plus légère et maîtrisée (revoir le récent Thor : Ragnarok ou encore Spider-Man : Homecoming), un long chemin a été parcouru. Aujourd’hui, dans cette volonté d’aller de l’avant, Black Panther signe une petite révolution. Le film de Ryan Coogler est de loin le plus engagé produit par Marvel, mais il est aussi et surtout un film qui se passe loin des États-Unis et n’hésite pas à concentrer l’action dans un état souverain africain imaginaire, le Wakanda. Un geste fondamentalement politique pour un récit qui ne l’est pas moins.

L’acte n’est pas anodin. Un blockbuster américain avec 95% de Noirs au casting, en pleine époque white trash et sous le joug de Donald Trump, est bien évidemment un cri de révolte et d’égalitarisme. Le peuple africain et afro-américain a aussi le droit d’être représenté chez Marvel.

Pas de Spike Lee aux commandes (dommage…), mais un visage issu de la nouvelle génération de cinéastes noirs américains venus de l’indé, profondément ancrés dans un contexte social toujours à deux vitesses aux USA : Ryan Coogler. Un choix logique pour porter les questions raciales au sein de l’empire Marvel/Disney qui a toujours eu un peu tendance à occulter le géopolitique pour placer ses univers dans le “Et si…”, un autre monde commode qui permet de contourner pas mal de questions actuelles. Coogler, “petit” cinéaste venu de nulle part, était déjà l’auteur d’un film coup de poing de 2013 sur un fait divers qui avait secoué la planète noire-américaine, Fruitvale Station. Le talent, le Grand Prix à Sundance, la révélation Michael B. Jordan (sorti de The Wire et Friday Night Lights puis présent dans tous les films de Coogler jusqu’à Black Panther) et sa bonne presse internationale en ont vite fait le réalisateur tendance à suivre. Et il n’a pas démenti la rumeur puisqu’avant de passer Marvel à la moulinette de la culture afro, Coogler a eu la lourde tâche de relancer Rocky en remplaçant ce vieil italo-américain de Stallone par un jeune héros noir : Creed. Signe des temps, signe de modernité et petit exploit pour Coogler qui a réalisé un excellent épisode de la franchise et donc transformé l’essai en changeant le héros de couleur et en le rajeunissant. En quelque sorte la matrice de ce qui va se produire dans ce nouveau Marvel : on modernise, politise et étend l’univers à d’autres communautés. Il était temps.

Et les mocassins de Disney ne se sont pas trompés. Car Ryan Coogler, dans sa maigre marge de manœuvre, n’a pas seulement œuvré à représenter l’Afrique sous ses plus beaux atours et mis des noirs à l’écran. Il est allé au bout du processus en plaçant au cœur de l’intrigue de vrais débats politiques, que le statut du Wakanda, pays légendaire et souverain, soulève constamment. Quid de son autarcie ? De son interventionnisme à l’échelle mondiale ? Deux écoles s’affrontent alors : les pro et les anti-guerre. Ceux qui veulent la paix ont deux moyens pour y parvenir : mettre tout le monde au pas grâce à la technologie et l’armement supérieur du royaume ou rester caché des yeux du monde. Le débat interne chez T’Challa, roi depuis peu, est encore plus complexe étant donné son héritage et son devoir de poursuivre l’idéal politique amorcé par son père. Michael B. Jordan, qui crève encore une fois l’écran, est lui bien entendu opposé au pacifisme et campe l’un des méchants les plus charismatiques du MCU jusqu’à présent. Les deux héros/ennemis de l’histoire posés, restait à écrire et incarner le reste.

Black Panther by ClapMagChadwick Boseman / Michael B. Jordan dans Black Panther © Walt Disney / Marvel

Si Coogler parvient parfaitement à mêler petite et grande histoire – devenir d’une nation, d’un peuple, d’un homme -, il a un peu plus de mal, par moments, à filmer certaines scènes de combats (car point de Marvel sans bravoure). Donc non, il ne révolutionnera pas l’esthétique Marvel, ses couleurs flashy, sa narration sans faille. Le film de Coogler souffre même de la comparaison avec les scènes d’action intenses des frères Russo pour Civil War. En revanche, le production design du film est une belle réussite. Le vibranium irradie sur toute la ville et le mélange de culture tribale africaine avec un cadre plus moderne issu tout droit de la communauté noire américaine fonctionne à plein régime. Non seulement Coogler rend hommage à l’Afrique mais il rend aussi hommage à ses descendants d’Outre-Atlantique. L’impétuosité du caractère de la sœur de T’Challa et son franc-parler (un doigt d’honneur comme présentation) nuance ainsi son statut de princesse du royaume, représentation parfaite de la tonalité du film. Le métissage est donc réussi, grand écart entre les cultures et influences, tout en respectant le cahier des charges et tous les prérequis d’un Marvel lambda. L’action du récit elle-même ne souffre d’aucun temps mort à défaut d’innover réellement. Mais à condition de se laisser emporter dans ce conte de fées africain, les paysages et l’immensité de la ville émerveillent. Black Panther livre ici la genèse de sa mythologie singulière, tout en délivrant un discours politique inédit dans la franchise Marvel (cinématographique, car le comics le fait depuis plus d’un demi-siècle…). Ce n’est pas une réussite totale, mais c’est déjà un exploit !

Black Panther, de Ryan Coogler. Avec Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong’o, Forest Whitaker, Martin Freeman. Durée : 2h15. Distributeur : Walt Disney Company. Sortie le 14 février 2018. 

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