Films

Boyhood : critique

Grandir

Saisir le temps, le décomposer, le recomposer, l’accélérer, le ralentir, le cinéma s’en est fait l’expérimentateur. On connait les recours aux procédés techniques et structurels comme les ellipses, les flash-back, ou plus simplement le montage; on connait les trucs, au bout du compte, comme pour certains tours de magie. Avec Boyhood, Richard Linklater décide de mener une expérience nouvelle : celle de filmer, pendant douze ans, chaque année, les mêmes acteurs, capturant ainsi les marques du temps qui passe sur le visage des comédiens et leurs personnages, suivant les lignes que trace la vie. Truffaut avait déjà fait grandir Antoine Doinel (Jean-Pierre Léaud) sous nos yeux, des Quatre cents coups (1959) jusqu’à L’Amour en fuite (1979). Mais ici, les étapes qui mènent de l’âge de raison à l’âge adulte sont rassemblées en un film unique (et inédit); douze années qui passent en 2h43. Un spectacle grisant.

Après avoir suivi les mouvements du soleil pour aborder la question de la vie de couple (Before Sunrise, Before Sunset), Richard Linklater s’intéresse cette fois-ci à la croissance plutôt qu’à la décroissance, zoomant sur le corps d’un enfant de six ans et sur sa transformation (physique, morale, intellectuelle, sociale, etc.) jusqu’à ses dix-huit ans. C’est à travers les yeux de Mason (Ellar Coltrane) que Linklater choisit de regarder le monde, un regard qui prend de la hauteur à mesure que le héros grandit. C’est naturellement la force du dispositif qui dans un premier temps étreint; cette manière sensible de filmer le cours de la vie, à la façon d’un documentaire; cette manière de faire de la fiction avec tout ce qu’il y a de moins fictif. Car la métamorphose de Mason, de chrysalide à papillon, nous l’avons nous-mêmes éprouvée : le visage qui change, la voix qui mue, les poils qui poussent, le corps qui s’allonge, des bouleversements ordinaires perçus comme des bouleversements extraordinaires par ceux qui les traversent. Le chemin qui mène de l’enfance à la maturité, c’est donc le chemin (intime) que Linklater nous invite ici à prendre, au son d’une B.O pop/folk qui vient chapitrer les premiers jours du reste de la vie de Mason. Un poème.

Linklater tape dans le vrai, dans l’essentiel, déjouant les codes artificiels d’un récit linéaire.

L’environnement familial du héros, ses copains, ses petites-copines, ses expériences, ses déceptions, autant d’éléments constitutifs de l’apprentissage que fait le garçon, de son identité qui s’affirme : une mère (Patricia Arquette) qui lui inculque les valeurs du travail, un père (Ethan Hawke) qui lui apprend le sens de la légèreté, des filles qui lui font tourner la tête, comme les premières gouttes d’alcool ingurgitées; Linklater tape dans le vrai, dans l’essentiel, déjouant les codes artificiels d’un récit linéaire, créant petit à petit une fresque des plus magistrales. Car Boyhood est un grand film; grand par ses acteurs (tous sensationnels) et la dimension qu’ils apportent chacun à leur personnage; grand par l’ambition du projet; grand par sa mise en scène, souple, agile, délicate. C’est un voyage dans le temps que nous faisons, à bord du véhicule le plus fantastique qui soit : l’humain. Une expérience bouleversante, miroir de tant de souvenirs. Une performance sensible et moderne; un film qui fera date, à n’en point douter.

Sortie en salle le 23 juillet 2014; Réalisé par Richard Linklater; avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Ethan Hawke, …; durée : 2h43; Distributeur : Diaphana.

Ava Cahen

Profession : journaliste - chargée de cours à Paris Ouest Nanterre La Défense. Religion : Woody Allen (Dieu à lunettes). Série culte : Friends. Réalisateurs fétiches : Allen, Scorsese, Polanski, Dolan, Almodovar, Desplechin,... Ce que je n'aime pas : les films moralisateurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *