Requiem pour Madame J ACID ClapMag
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Cannes 2017 : petit tour du côté de l’ACID

Depuis 1993, on peut se réjouir de voir l’ACID (Association pour le Cinéma Indépendant et sa Diffusion) faire son trou au Festival de Cannes et se battre, encore et toujours, pour permettre à des films méconnus de se faire une place au soleil. Cette année, ce sont douze films, forcément très différents, qu’une quinzaine de cinéastes membres de l’association a choisi pour sa programmation cannoise. Focus sur trois titres de la sélection.

REQUIEM FOR MRS. J, de Bojan Vuletić

L’ACID, toujours décidée à défendre et présenter à qui s’y intéresse le cinéma du monde entier, a décidé cette année de consacrer une partie de sa programmation à la Serbie. Voilà donc l’ambition de ce tout premier ACID Trip : décloisonner les regards, traverser les frontières et faire connaître d’autres cinémas. Au programme de cette première édition, cinq courts-métrages et deux longs, L’Humidité de Nikola Ljuca, et Requiem pour Madame J., de Bojan Vuletić. Dans ce dernier, une femme d’une cinquantaine d’année ne parvient pas à se remettre du décès de son mari, un an plus tôt. Celle qui chantait durant ses heures de travail n’est plus que l’ombre d’elle-même et apparaît comme un fardeau pour ses deux filles, à qui elle cache ses envies d’en finir. Car vendredi, jour de l’anniversaire de la mort de son mari, c’est décidé : Madame J. ne sera plus. Reste à trouver un moyen de passer de vie à trépas… Vous l’aurez compris, le deuxième film de Bojan Vuletić ne respire pas la joie de vivre. Et pourtant, il n’a pas volé son étiquette de comédie noire. À travers ce portrait de femme au bout du rouleau, c’est à celui de son pays qu’il s’attaque véritablement. Un pays encore mal à l’aise avec les problèmes administratifs et relationnels d’une société capitaliste balbutiante. Pas de quoi se marrer ? Au contraire. Requiem pour Madame J. manie l’absurde et l’ironie à merveille. Qui aurait cru qu’il était plus facile de trouver une balle de revolver qu’un justificatif d’embauche dans un ancien pays communiste ? Vuletić fustige les rouages d’une machine encore trop enrouée qui ne parvient qu’à malmener l’humain. Il y a quelque chose de Kafkaïen dans ce chemin de croix entrepris par une âme à la dérive, prête à tout pour en finir une bonne fois pour toute. Et comment ne pas la comprendre. Autour de Madame J., il fait gris, il fait beige, il fait terne. Tout n’est que symétrie, désordre et abandon. Une simple démarche administrative devient une épreuve dont l’absurdité rappelle Les Douze Travaux d’Asterix. L’angoisse absolue pour quiconque chercherait à respirer à nouveau. Requiem pour Madame J. mêle l’oppression et la poésie, l’ironie mordante et la déprime. Une belle surprise qu’on n’avait pas vue venir.

Requiem pour Madame J ClapMag

BELINDA, de Marie Dumora

Retour dans la programmation officielle de l’ACID, et grosse déception de la part de Belinda, quatrième long-métrage de Marie Dumora. Le pitch était pourtant alléchant. La réalisatrice est partie sur les pas d’une jeune femme à trois âges de sa vie : 9 ans, alors qu’elle est séparée de sa soeur pour aller dans un foyer social ; 15 ans, pour le baptême de son neveu ; et 23 ans, à l’aube de son mariage. Une existence morcelée sous le signe de l’absence. Celle de la soeur, d’abord, éloignée dès l’enfance. Celle du père ensuite, absent d’un grand moment familial. Du fiancé enfin, emprisonné avant son mariage. Avec ce procédé intrigant (qui n’est pas sans rappeler le Boyhood de Richard Linklater), Belinda s’annonçait comme un documentaire forcément touchant, portrait d’une écorchée qui résiste et court encore et toujours après le bonheur. Malheureusement, si la démarche est à saluer, le geste n’est pas à la hauteur. L’on peut passer sur des conditions techniques fauchées qui ne mettent pas l’ensemble en valeur (le son parfois lointain n’aidant pas toujours à saisir le verbe chantant de Belinda). Mais une impression tenace d’artificialité dans la mise en scène et des choix de séquences un peu pauvres donnent à l’ensemble une sensation de défi non relevé. De ces personnages, de cette famille Yenische hors du commun, de ce procédé instantanément touchant, il y avait de quoi faire un film passionnant et rempli d’humanité. Le contrat est à moitié rempli. Malgré son héroïne attachante, Belinda ne sera pas le film que nous retiendront de cette programmation riche en diversité. Pas grave, l’ACID a su sélectionner bien d’autres merveilles.

Belinda by ClapMag

COBY, de Christian Sonderegger

Retour en grâce avec un long-métrage nécessaire. En apprenant que son demi-frère entamait sa transition, le réalisateur Christian Sonderegger, établi en France, est revenu aux États-Unis pour en filmer les avancées. Et ce qui devait être le portrait de cette personnalité hors du commun s’est transformé en confession familiale. Une famille en pleine mutation, bien obligée de s’adapter en même temps que la figure centrale du film. Lorsque les premières images apparaissent, Jacob « Coby » Hunt, anciennement connu sous le nom de Suzanna, commence à s’interroger sur la nécessité d’entreprendre une hystérectomie (l’ablation des organes sexuels internes féminins), dernière étape d’une transition déjà bien entamée. Revenu au sein de sa famille au coeur du Midwest américain, Christian Sonderegger capte les interrogations inhérentes à un bouleversement aussi drastique. Le mal-être, la solitude, le coming-out, l’épanouissement tardif, les épreuves à venir, les difficultés financières, les évolutions physiques, qu’elles soient bienvenues ou malvenues, la possibilité de procréer lorsque l’envie viendra un jour… En brassant toutes ces thématiques, tous ces questionnements, Coby pourrait souffrir d’une impression d’exhaustivité lourdingue et ressembler à un pamphlet éducatif. C’était sans compter l’humanité flagrante de la famille Hunt. D’abord réfractaires, puis solidaires, les parents de Coby sont passés par tous les stades. Des émotions et ultimatums un peu trop impulsifs aux marques d’un soutien inaltérables. Coby, c’est la preuve que l’humanité apprend de ses erreurs, que l’amour peut tout surmonter, et avant tout, que personne ne peut être heureux tant qu’il ne s’assume pas. « Changer a des conséquences, mais ne pas changer en a aussi », comme dit Willard Hunt, le patriarche, modèle d’éducation stupéfiant de sagesse. En mêlant ces témoignages à des extraits du journal de bord tenu dès le premier jour par le principal intéressé (merci Youtube, meilleur ami de la Génération Y !), Christian Sonderegger prouve qu’avec le temps, les inquiétudes s’envolent, le besoin de s’accepter s’installe. Coby donne un visage et un parcours à un sujet de société qui est resté trop longtemps opaque et gagne enfin en légitimité. Si les Danish Girl et autres Transparent ont eu leur importance, que des oeuvres mettent en lumière de vrais êtres humains dont les failles, peurs et espoirs font frissonner nos âmes est une avancée salutaire. Coby n’aura probablement pas la même notoriété que ses deux ainées, et c’est bien dommage. Son message d’amour et de tolérance pourrait rassurer plus d’une âme en peine.

Coby ACID by ClapMag

Dans les jours à venir, nous vous parlerons de deux autres films proposés par l’ACID, Le Ciel étoilé au dessus de ma tête d’Ilan Kilpper et L’Assemblée de Mariana Otero (dont nous vous conseillons de guetter l’interview). La programmation dans sa globalité sera à découvrir du 15 au 17 septembre au Louxor à Paris et du 22 au 24 septembre au Comœdia à Lyon. L’occasion rêvée de vous faire vos propres avis…

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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