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Carrie au bal du diable : L’enfer, c’est les autres

1977, année bénie pour le cinéma, avec les sorties consécutives d’Annie Hall, Suspiria, Star Wars IV, ou Rencontres du 3ème Type. Année charnière tout du moins, l’apparition de cette « Guerre des étoiles » bouleversant à jamais la conception même du cinéma spectacle à l’américaine. Une autre œuvre, véritable « étude en rouge » du puritanisme malveillant, va marquer durablement les esprits avec ses fulgurances sanglantes horrifiques : Carrie au bal du diable de Brian De Palma.

Carrie White (Sissy Spacek) est une adolescente quelconque, mal dans sa peau, risée de ses petits camarades (dont John Travolta et Nancy Allen) et souffre-douleur d’une mère illuminée et castratrice (Piper Laurie). Dès qu’elle est submergée par ses émotions, elle est victime de dérèglements corporels et développe de dangereux pouvoirs télékinétiques. L’une de ses camarades, Susan Snell (Amy Irving), embarrassée par les humiliations incessantes, propose à son petit ami d’inviter Carrie au bal de fin d’année. Sur un nuage, complètement libérée, Carrie ne se doute pas que d’autres élèves nourrissent un plan particulièrement vicieux pour l’humilier de nouveau. Ce sera l’affront de trop et Carrie, transformée en furie sanguinaire, assouvira sa vengeance sur l’école et sur sa mère.

Premier roman de Stephen King, Carrie est publié en 1974 et contient déjà toutes les obsessions et grands thèmes propres au pape de l’horreur : une enfance martyrisée, un questionnement incessant de la morale et des systèmes, un élément fantastique qui intervient dans un champ naturaliste et alimente une violence crue et exacerbée. Brian De Palma est, quant à lui, un jeune réalisateur certes, mais déjà plutôt expérimenté (Sœurs de sang, Phantom of the Paradise). Il s’intéresse notamment aux histoires relevant de la parapsychologie. D’ailleurs, il réalisera ensuite un film sur la télépathie (Furie). Carrie au bal du diable est donc cette œuvre clé qui cristallise les préoccupations personnelles de deux grands artistes en devenir : l’horreur cachée derrière le réel chez King et la volonté d’abstraction et de poésie visuelle propre à De Palma.

Avec ce film conçu sur le modèle du teen movie américain, avec la figure de l’héroïne timide, canard boiteux appelé à s’épanouir et à traverser les obstacles pour s’accomplir, De Palma opte pour un portrait tout sauf idyllique. Le conte de fées s’effondre vite, il n’y a pas de beau papillon qui s’extrait gracieusement de son cocon de puberté, mais plutôt une mante religieuse avide de châtiment et de sang. Poussée à bout par le puritanisme maternel et les offenses incessantes de ses camarades, Carrie n’a plus le contrôle, elle cède aux sentiments sombres et aux pensées morbides. Le portrait de cette jeune fille, accablée par un entourage vil et veule, vire à la tragédie ordinaire. Le spectateur nourrit une empathie et un lien émotionnel très forts à son égard et se fait presque complice de sa vengeance aveugle. L’horreur déchaînée du film fonctionne à la fois comme une catharsis et un révélateur de la bêtise humaine derrière les petites vexations de la vie.

Carrie au bal du diable, c’est aussi l’art de l’image imprimée au fer rouge sur la rétine, le don spécial de De Palma pour retranscrire les émotions contradictoires de son héroïne. Une imagerie parfois naïve, sentimentale, accompagnée de la musique ouatée de Pino Donaggio, puis traversée soudainement par une violence très graphique et choquante. À l’instar des sentiments de Carrie, l’esthétique est exaltée, tranchante, obéissant à des pulsions et utilisant moults effets visuels (ralentis et split-screens notamment). Deux scènes-clés alimentent cette fragmentation formelle, la scène de douche collective dans les vestiaires sportifs au tout début du film et la fameuse scène de bal de promo, climax impressionnant et fascinant. Dans la scène de douche, nouvelle variation hitchcockienne pour De Palma, Carrie a ses règles pour la première fois. Devant sa peur et son incompréhension, les autres filles réagissent avec moquerie et la lapident à coups de tampons et serviettes. Une entrée en matière glaçante. Pour la scène de bal, l’humiliation se fait plus vicieuse : les votes du concours pour élire la reine du bal ont été truqués, Carrie l’emporte et s’avance sur la scène. Un baquet rempli de sang de porc l’attend, caché au-dessus d’elle. Il se déverse entièrement, la repeignant complètement en rouge et déclenchant sa folie meurtrière.

Œuvre très prisée par la jeunesse américaine, Carrie au bal du diable a explosé les carcans horrifiques d’alors en tordant et inversant les enjeux et points de vue propres aux teens movies. En place et lieu du héros ou héroïne qui arrive à surmonter les obstacles et à évoluer vers une acceptation du monde qui l’entoure, il est ici question d’un personnage humilié une fois de trop, qui se rebelle et s’abandonne à la mort pour elle et pour les autres. Une vision des plus sombres, tragique, « l’origin story d’un super vilain » que l’on avait commencé à aimer et qui se perd, à cause des autres.

Carrie au bal du diable (1976). Réalisé par Brian De Palma. Scénario de Lawrence D. Cohen, d’après l’œuvre de Stephen King. Avec Sissy Spacek, Piper Laurie, Amy Irving, John Travolta, Nancy Allen. Production : Redbank Films/Metro Goldwyn Mayer. Distribution : Splendor Films.  Musique de Pino Donaggio.  Durée : 1h38. Sortie France : 1977. Sortie copie neuve le 1er Novembre 2017.

Julien Savès

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

One Comment

  • Sylvain

    En effet, très beau film. Je l’ai vu récemment.
    La scène du bal est incroyable…
    La scène du massacre, qui tranche véritablement avec la lenteur et le côté contemplatif du film, fracturée avec le montage en split screen, est d’une telle fulgurance qu’elle fait l’effet d’une déflagration; ce qui anéantie littéralement tout le film et ses belles images d’avant. Et la longue séquence muette du retour de Carrie dans la maison est bouleversante. On reste sonnés par la tuerie qu’elle vient de commettre et on se demande ce qu’il va se passer ensuite… Non c’est vraiment bien fichu. Bravo De Palma!

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