Certaines Femmes, de Kelly Reichardt
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Certaines Femmes : Montana Blues

Figure discrète du cinéma américain indépendant depuis une vingtaine d’années, Kelly Reichardt a choisi le très rural état du Montana comme cadre de son dernier film, co-produit par Todd Haynes. Un triple portrait (et non quadruple, comme le laisse penser l’affiche) d’une grande sobriété, empreint de torpeur et de mélancolie.

Trop rares au cinéma en dehors du monde de l’animation, les films à sketches sont pourtant ludiques par essence, le spectateur ne pouvant s’empêcher de chercher des connexions entre les différents segments. Certaines Femmes n’est certes pas un film à sketches à proprement parler, mais il y ressemble beaucoup. Le long métrage s’articule en effet autour de trois grandes parties, chacune centrée sur une intrigue minimaliste à la conclusion ouverte. Cousus entre eux à l’aide de fils ténus –  et purement artificiels, diront les mauvaises langues –, les différents récits forment un ensemble élégant, sans chapitrage ou transition disgracieuse. Des fragments de vie qui mettent en lumière trois femmes du Montana, État proche du désert humain (2,7 habitants au km²) où l’isolement et la rudesse des paysages mettent les âmes à rude épreuve.

Épurée à l’extrême, prudente et économe, la mise en scène de Certaines Femmes se fait presque oublier – ce qui est plus difficile qu’il n’y paraît – au profit du trio d’héroïnes. Que l’on soit avocate, chef d’entreprise ou employée saisonnière en charge de chevaux, être une femme n’est jamais anodin. Surtout au cœur de l’Amérique rurale. Pour autant, ne cherchez pas de brûlot féministe chez Kelly Reichardt. En adaptant les nouvelles de Maile Meloy, la réalisatrice de Wendy & Lucy a concentré ses efforts sur l’esquisse de personnages plus ou moins cabossés, à la fois ordinaires et fascinants. On ne saura jamais quels choix les ont amenés là où ils sont. Frustrant ? Un peu, mais cela n’empêche pas l’émotion d’affleurer, crue et sincère.

LFR Films

Une fois n’est pas coutume, le succès de ce film anti-spectaculaire repose sur le talent de ses actrices. L’excellente Laura Dern (souvent vue chez David Lynch) impressionne par sa justesse, tout comme Michelle Williams. Découverte récemment dans Jimmy P., l’Amérindienne Lily Gladstone complète le trio. Son personnage bourru et attachant tombe amoureux de Beth, jeune prof un brin désabusée incarnée par Kristen Stewart, qui continue de mettre son aura magnétique au service de petites productions audacieuses (Personal Shopper, Equals, Camp X-Ray).

Inutile de le nier, Certaines Femmes suscite parfois une pointe l’ennui. Peut-être parce qu’il assume pleinement le choix d’une narration lente, reposante, libérée des impératifs scénaristiques traditionnels en termes de péripéties. En contrepartie, ces trois histoires mettent l’accent sur tout un panel d’émotions diffuses, sans chercher à les exagérer ou à les édulcorer. Blues nostalgique, instant fugace d’empathie ou de complicité, petit bonheur simple… C’est aussi ça, la vie. Et Kelly Reichardt la raconte très bien.

Certaines Femmes (Certain Women). Écrit et réalisé par Kelly Reichardt (adapté des nouvelles de Maile Meloy). Avec Laura Dern, Michelle Williams, Max Brebant, Lily Gladstone, Kristen Stewart, James Le Gros, Jared Harris… Genre : drame. Nationalité : américaine. Durée : 107 minutes. Distribution : LFR Films. Sortie en salles : 22 février 2016. 

Arthur Bayon

Nourri aux blockbusters testostéronés et aux Jeudis de l'angoisse, je suis resté très friand de castagne, de SF et d'hémoglobine (on ne se refait pas). Cela dit, je ne suis pas insensible à la folie poétique d'Alejandro Jodorowsky, au réalisme tendre de Hirokazu Kore-eda et l'élégance de Nicolas Winding Refn. Les potentialités de l'animation me fascinent, sur grand ou petit écran.

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