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Chien : Une fable kafkaïenne

Après Asphalte (2015), Samuel Benchetrit est de retour dans les salles obscures avec Chien, adaptation de son sixième roman éponyme. Un film aussi barré que dérangeant sur la déchéance d’un homme, dont la dégringolade le transforme progressivement en « chien » aux yeux de la société.

Jacques Blanchot (Vincent Macaigne) perd tout : sa femme (Vanessa Paradis), son travail et son logement. Il devient peu à peu étranger au monde qui l’entoure, jusqu’à ce que Max (Bouli Lanners), patron d’une animalerie, le recueille. Chien ne met pas en lumière les tribulations d’un loser, mais d’un Monsieur Tout-le-monde qui refuse de se révolter contre les malheurs qui l’accablent. De sa femme, prétextant une maladie de peau rarissime dans le seul but de le quitter, à un patron qui le licencie du jour au lendemain en raison de ses recherches sur Google Images (Hitler, des baskets rouges, des chiens), Jacques Blanchot accepte la souffrance dont il est victime, tout comme il se résigne face à sa famille ingrate et au maître-chien Max, aussi colérique que doux. Le pacifisme hors du commun dont fait preuve ce personnage, aussi attendrissant qu’agaçant par sa non-réaction, donne à Chien une dimension violente, irréelle et surréaliste. Brisé, Jacques Blanchot finit par ne plus reconnaître le monde qui l’entoure et se soumet. Il devient progressivement un homme bien moins considéré qu’un chien.

Cette mutation d’un homme déchu en un animal dominé n’est pas sans rappeler la trame de La Métamorphose de Kafka. Le film prend de ce fait rapidement l’allure d’un conte politique où condition canine et soumission de l’homme se mélangent. Le tout parsemé d’un humour noir qui fera amèrement rire, ou non. Il ne fait par ailleurs aucun doute que le roman, datant de 2015, a été écrit lors d’une période de dépression importante chez le réalisateur. Et pourtant, Benchetrit parvient à éviter un ton trop tragique et pesant. Le casting y est incontestablement pour quelque chose. En effet, le duo dominant/dominé constitué de Lanners et Macaigne dérange autant qu’il fascine. Bouli Lanners (Eldorado, Les Premiers, les Derniers) se montre dans Chien plus cruel que jamais dans la peau d’un maître-chien effrayant et tordu aux allures d’ours. Un rôle qui, à l’origine, devait par ailleurs être tenu par Jean-Claude Van Damme. Vanessa Paradis (Elisa, La Fille sur le pont), alors qu’elle ne fait que quelques apparitions dans le film, parvient grâce à ses expressions et répliques à renforcer l’atmosphère malaisante qui entoure le personnage principal. Personnage principal qui n’aurait pu être campé par un autre comédien que l’iconoclaste Vincent Macaigne. Ses yeux de chien battu, sa fragilité et son côté lunaire lui permettent d’interpréter avec une justesse presque innée ce rôle complexe sans jamais tomber dans le pathos. Vincent Macaigne dans la peau de Jacques Blanchot : une évidence. Malheureusement, on regrette par moment les choix de mise en scène de Benchetrit. Quelques longueurs, dues à la mise en scène souvent figée, donnent l’impression que le film tourne parfois en rond. Fable kafkaïenne sur fond de malaise et de violence banalisées, Chien ne fera pas l’unanimité. Benchetrit ne cherche pas l’adhésion, mais appose incontestablement une nouvelle fois sa patte originale dans le paysage cinématographique français.

Réalisé par Samuel Benchetrit. Avec Vincent Macaigne, Bouli Lanners, Vanessa Paradis… France. 1h34. Genre : Comédie dramatique. Distributeur : Paradis Films. Sortie le 14 mars 2018.

Crédits Photo : © Paradis Films.

Camille Griner

Touche-à-tout, Camille a écrit et réalisé plusieurs courts métrages, et tenu différents postes sur des projets courts (première assistante, chef opératrice, cadreuse, scripte, photographe de plateau). Elle officie également en tant que directrice de casting sur des courts et moyens métrages. En parallèle, elle écrit pour Les Ecrans Terribles et Boum! Bang!, photographie compulsivement tout ce qui l’entoure, et voue un culte inexplicable aux ratons laveurs, aux Clash et à la chèvre Djali dans Le Bossu de Notre Dame, entres autres.

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