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Christian Sonderegger et Jacob nous livrent les secrets de COBY

Cette semaine, une des plus belles histoires qu’on ait pu voir depuis un bon moment a atteint les grands écrans. Celle de Jacob Hunt, dit Coby, qui, après une vingtaine d’années passées dans le corps d’une fille, a enfin pu être reconnu comme le garçon auquel il s’identifiait depuis si longtemps. Ce film, nous l’avions déjà aimé d’un amour fou durant le Festival de Cannes 2017, où il était soutenu par l’ACID, et nous l’aimons toujours autant un an plus tard. Sélectionné pour la cinquième édition du Festival Ciné-Rebelle, Coby a pu être présenté à un public de curieux par son réalisateur, Christian Sonderegger, et Jacob Hunt lui-même, venu tout droit du Midwest américain. Une telle occasion ne se rate pas.

Propos recueillis par Gauthier Moindrot.

D’où est venue l’envie de réaliser ce film qu’on imagine éminemment personnel ?

Christian : L’origine du projet est extrêmement simple : Coby est mon demi-frère. Le sujet était donc juste devant moi. Je n’ai pas grandi avec lui, je suis un enfant adopté. Je suis né d’un accouchement sous X en France, où j’ai vécu toute ma vie. Je n’ai retrouvé ma famille américaine qu’à l’âge de 30 ans. J’ai rencontré Coby quand il s’appelait encore Suzanna, il avait 12 ans. Quand il a commencé sa transition en 2010, on en a parlé longuement et il m’a dit : « Tu sais, je poste des vidéos sur Youtube, tu pourrais en faire un film » . Pour être honnête, je n’avais aucune idée de ce que pouvait être une transition à l’époque, et je ne voulais surtout pas faire de reality show, où je le suivrais étape par étape. Ce n’est que trois ou quatre ans après, en ayant été témoin de tout le processus, que j’ai compris qu’il y avait quelque chose à raconter. Et quelque chose de lumineux.

C’est ce qu’on remarque très vite devant Coby. Le point de vue est très optimiste, très lumineux comme vous dites. On pouvait s’attendre à plus sombre…

Christian : Je ne voulais pas représenter un chemin de croix. Un film sur les transgenres, c’est presque un genre à part entière. Il faut que ce soit sombre, avec un personnage torturé qui se sent mal dans sa peau en début de film… Je ne voulais pas ça, et surtout, ça ne correspondait pas à Coby. C’est en voyant la libération de notre famille que j’ai trouvé mon point de départ. Coby m’a dit : « mais attends, tout est passé maintenant, qu’est-ce que tu vas faire ? » . Moi, je voulais filmer un état de libération, de lumière. Et je me suis servi de ses vidéos Youtube pour retracer son parcours.

Coby by ClapMag © Epicentre Films

Parlons-en, de ces vidéos. Jacob, quelle a été ta démarche, ta motivation pour commencer cette chaîne Youtube ?

Jacob : Quand j’ai commencé à y penser, c’était dans une visée purement éducative. Je voulais partager mon histoire, pour que ceux qui les verraient puissent me comprendre et se comprendre eux-mêmes. C’était un journal intime, mais public. Je voulais avoir une trace de ce que j’allais vivre, quelque chose que je pourrais revoir après coup pour me rendre compte de mon évolution. Mais je n’aurais jamais pensé que Christian voudrait les utiliser directement.

Lorsque tu rencontres des spectateurs, des journalistes, les questions qui te sont posées sont sûrement très personnelles. On est loin de la chaîne Youtube : le monde entier est susceptible de voir ton film. Ton visage et ton nom sont affichés dans la rue, dans le métro. Comment vis-tu cette médiatisation-là, d’un coup ? Comment on se sent quand on doit raconter son histoire à des centaines d’inconnus ?

Jacob : Je commence à en avoir l’habitude, maintenant. Je suis d’un naturel très ouvert, ça ne me met pas mal à l’aise. Effectivement, on a pu me poser toutes les questions que tu peux imaginer. Ça ne me gêne pas. J’ai pris l’habitude des commentaires sur Youtube, peut-être que ça aide. Il y a un an, à l’époque de Cannes, c’était un peu plus gênant. Ça va un peu mieux désormais. Je me trouve plus confiant.

« Un film sur les transgenres, c’est presque un genre à part entière. Il faut que ce soit sombre, torturé. Moi, je voulais filmer un état de libération, de lumière. » – Christian Sonderegger

Le public d’un cinéma qui vient voir ton film, c’est un public qui est déjà acquis à ta cause, ou du moins qui est susceptible de l’être. Sur Internet, c’est tout de même plus compliqué, on connaît le nombre de trolls ou de personnes ouvertement désagréables. Tu as du avoir des réactions négatives à tes vidéos. Comment on réagit face à la probable agressivité ou incompréhension frontale des gens sur Internet quand on est soi-même dans une période compliquée et émotive de sa vie ?

Jacob : J’ai essayé de les ignorer. Des commentaires frontalement méchants, j’en ai eu un bon paquet. Une de mes vidéos a été vue plus de 500.000 fois, et c’est celle qui a reçu le plus de retours négatifs. J’ai configuré ma chaîne Youtube de manière à ce que chaque commentaire que je reçois doive être approuvé avant d’être publié. Je pourrais les supprimer, mais je les garde tous. Ils sont privés, mais ils sont là. Je pourrais aussi leur répondre, être agressif à mon tour, mais je ne le fais pas. Parce que s’ils obtenaient une réaction de ma part, quelle qu’elle soit, ils gagneraient une espèce de légitimité. Et je ne veux surtout pas ça.

Coby by ClapMag© Epicentre Films

L’un des points forts de Coby est de ne jamais essayer d’être pédagogique ou éducatif, mais de répondre tout de même à de très nombreuses questions qu’on pourrait se poser. Le tout avec énormément de pudeur et de dignité.

Christian : C’était notre intention. J’ai pris le genre à rebrousse-poil. Des films sur les transgenres, j’en ai vu un certain nombre. Pour comprendre, d’abord, c’était essentiel. J’ai fait des recherches sur les chirurgies en France, rencontré des psychologues. J’insiste souvent là-dessus, je ne voulais pas faire un reality show. C’est de ma famille qu’on parle. On est proches. Je ne voulais pas émouvoir la galerie à leurs dépens. Pour moi le cinéma, ou du moins MON cinéma, ce n’est pas ça. À travers l’histoire de Coby, on avait un propos à transmettre. On a beaucoup tourné, on a eu des heures et des heures de rushs. Avec ma monteuse, Camille Toubkis, qui a bossé avec Kechiche entre autres, on a commencé par construire quelque chose d’assez exhaustif. Et c’est à ce moment-là qu’on a enlevé, enlevé, enlevé, afin d‘obtenir un film aussi fin que possible. On perdait énormément d’informations, Camille en était folle. Mais ce qui restait, à la fin, c’était une émotion en filigrane, et cette envie de parler de ce que veut dire « être un homme », ce qu’est « être une femme » de nos jours. On a filmé Hélène, ma mère, dans des attitudes qui la font parfois paraître très masculine. Tout comme on est allé chercher chez le père de Coby des aspects plus féminins, dans ses gestes par exemple. L’idée était d’élever un sujet déjà passionnant (la transidentité) et d’en faire quelque chose de plus grand, de plus universel.

« En France, la Sécu vous rembourse quand vous entamez une transition. Il faut donc que ça passe pour une pathologie. Ce que Coby a pu faire en un an aux USA, un Français le ferait en sept. » – Christian Sonderegger

Comment fait-on pour trouver sa place quand on filme sa propre famille, pour ne pas être trop proche du sujet ? Vous auriez pu vous mettre à l’écran, utiliser une voix off, vous aviez forcément des choses à dire, vous aussi. Ça n’a pas été tentant ?

Christian : Avant tout, j’ai voulu dédramatiser. Dès que la scène devenait trop dramatique, je partais. Je ne filmais plus. C’est drastique comme décision, n’est-ce pas ? Nous avons aussi beaucoup réfléchi aux choix des vues, à la distance de la caméra. Les plans sont relativement distants. Dans une scène comme celle du pop-corn shop, un réalisateur « classique » irait chercher les regards, j’en suis certain. Pas moi. Je voulais garder cette distance, mettre en valeur ce que Coby et Sarah disaient. On entend souvent qu’un comédien se filme dans les yeux. Pour moi, parfois, la parole se suffit à elle-même. L’image doit raconter autre chose.

Le film est agrémenté de photos d’enfance de Jacob. Comment les avez-vous choisies ?

Christian : Des images de Coby, avant et après transition, j’en ai des centaines. J’aurais pu faire des rapprochements entre ces deux périodes de sa vie, mais ce n’était pas l’idée. Elles forment un autre moyen de narration. L’idée était de suggérer sans montrer. D’éviter le « avant/après » basique, mais de montrer le trouble, la féminité apparente et un peu forcée lors de l’adolescence, alors que c’est la période où, à l’intérieur, Suzanna s’affirmait homme.

Coby à Ciné-Rebelle by ClapMagChristian Sonderegger et Jacob Hunt (au micro) lors du Festival Ciné-Rebelle ©Valentine Burnel 

Par la force des choses, vous avez tous les deux un pied aux États-Unis, l’autre en France. La situation des personnes transgenres est-elle différente des deux côtés du Pacifique ?

Jacob : Je sais que les lois sont différentes, que la sécurité sociale fonctionne différemment. Mais je n’ai pas un regard assez global pour me rendre compte s’il est plus difficile d’entamer une transition ici plutôt qu’aux États-Unis. Je pense que oui, à cause des assurances… Mais je ne m’y connais pas suffisamment.

Christian : Entre la France et les USA, particulièrement dans ce village enneigé aux allures de Trump-land, il y a un décalage. La différence, c’est le dollar. Là-bas, si vous avez de l’argent, vous pouvez faire ce que vous voulez. En France, la Sécu vous rembourse quand vous entamez une transition. Donc il faut que ça passe pour une pathologie. C’était du moins le cas jusqu’à il y a trois-quatre ans. Il fallait être considéré comme fou, pour résumer, avec une maladie mentale qui justifie qu’après avoir fait deux ans de thérapie, vous puissiez faire votre transition. Coby a fait en un an ce qu’un transgenre aurait pu faire ici en sept. En France, c’est très différent, il faut laisser traîner les choses, « vous comprenez, c’est pas un choix quelconque à faire« . Vous imaginez, sept ans de votre vie ? Désormais ça s’accélère, mais ça reste très très lent. Et c’est parce qu’il y a la Sécu derrière. Coby a fait six mois de psychothérapie avant d’avoir sa première piqûre de testostérone. Le jour même, il a eu droit à son changement d’identité. Et six mois après, sa mastectomie. Ça va extrêmement vite. Mais ce qu’il faut comprendre, et qu’en France on a l’air d’avoir du mal à assimiler, c’est que lorsqu’une personne transgenre commence à évoquer l’éventualité d’une transition, elle a déjà fait un long chemin.

Pour terminer, un mot sur Sarah, la compagne de Jacob, qui occupe une place déterminante dans le film. Cette transition semble avoir été une épreuve pour vous deux. Une fois qu’elle a été effectuée, est-ce qu’il vous a fallu vous réinventer en tant que couple ?

Jacob : Ma transition a eu un impact énorme sur notre histoire. Parce que tout a tourné autour de moi pendant un bon moment. Ça a été difficile mais on a tenu, parce qu’on réussissait à se déconnecter de tout ça. On a du repartir de zéro. Trouver un moyen de s’aimer quand tant de choses ont changé. Sarah et moi ne sommes plus ensemble désormais. Ce n’est pas lié à ma transition et nous sommes toujours en bons termes. Mais nous avions tous les deux besoin d’avancer chacun de notre côté.

Christian : À Cannes, Sarah avait dit très justement qu’elle avait dû tomber une deuxième fois amoureuse de lui. Parce qu’elle s’était préparée aux changements physiques, mais que ce n’était pas le plus difficile. Elle n’avait pas imaginé le reste, les changements de comportements, d’émotions. Ça a été un vrai tremblement de terre pour elle. Et c’est justement le sujet du film. Ce n’est pas la transition, c’est son accompagnement par les autres, par la cellule familiale, par ceux qui l’aiment. Ils étaient tous concernés.

Merci à l’ACID, au Festival Ciné-Rebelle et au Cinéma Les Lumières de Nanterre d’avoir pu rendre cette rencontre possible. Coby est en salles depuis le 28 mars 2018.
Crédits photo en une : Christian Sonderegger et Jacob Hunt au Festival Ciné-Rebelle ©Valentine Burnel 

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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