Complexe de Frankenstein by ClapMAg
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Le Complexe de Frankenstein : rencontre avec Alexandre Poncet

Balayer un siècle d’effets spéciaux en un seul documentaire est une mission quasi impossible. C’est pourtant le pari du journaliste Alexandre Poncet, épaulé du réalisateur Gilles Penso, avec un fil rouge simple : celui des pères de monstres. Pari réussi, Le Complexe de Frankenstein venant de remporter le Prix Curiosité* au Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

Des géants du maquillage et des effets pratiques comme Rick Baker, créateur du Loup-Garou de Londres, à Joe Letteri, superviseur des Na’Vi photoréalistes d’Avatar, tous ont deux points communs : ils partagent le même désir de création et ils ont eu maille à partir avec Hollywood. Informé d’images toujours plus impressionnantes, promptes à ravir les amateurs du genre, Le Complexe de Frankenstein dresse le portrait sincère d’une industrie couverte de mérites mais de plus en plus fragilisée par l’incompréhension de ce qui fait sa magie. Alexandre Poncet fait un état des lieux avec nous et évoque ses liens particuliers tissés avec ces artisans du troisième type.

Qu’est-ce qui a pris autant de temps pour sortir Le Complexe de Frankenstein ?

Alexandre Poncet : Le temps de développement et de production d’un film indépendant comme celle-ci est toujours très long. Avec mon co-réalisateur Gilles Penso, nous y avons travaillé pendant trois ans. Il s’est fait à notre initiative, en tant que producteurs, et non à l’initiative d’un studio ou d’une chaîne. Ensuite, quand on a commencé à faire le tour des festivals, il a fallu trouver plusieurs distributeurs et partenaires pour la vente cinéma et vidéo.

Est-ce que le circuit des festivals apporte une visibilité à un projet comme le vôtre ?

Pour la visibilité, les festivals sont assez géniaux, d’autant plus que nous doutions d’avoir une sortie cinéma pour ce film, qui a pourtant bien été conçu pour le grand écran. Ce n’est pas une succession de bonus DVD. On l’a montré à des spectateurs « profanes » qui n’étaient pas fans du genre, et c’était agréable d’observer leurs réactions. On ne voulait pas faire un film de niche, c’est pour cela qu’on ne s’est pas attardé sur le gore.

Ce qui différencie Le Complexe de Frankenstein des autres documentaires sur les effets spéciaux, c’est que le film possède une thématique forte : celle de la création des monstres. Au fil des interviews, il se dégage une certaine mélancolie de la part des interviewés, comme si c’étaient des pères qui avaient été dépossédés de leur création par Hollywood ou par le public….

C’est exactement ce que nous voulions montrer en commençant le film. On voulait parler du rapport de l’artiste avec une créature qui va lui échapper à un moment ou un autre. On a vraiment voulu les observer dans leur travail auparavant, pour les connaître et donner un cachet de véracité aux interviews. Un d’entre eux m’a fait remarquer que beaucoup de gens venaient pour filmer les créatures et les maquettes, mais c’était la première fois que c’était lui qu’on venait filmer. Cette approche a totalement découlé du documentaire sur Ray Harryhausen (Ray Harryhausen : Le Titan des effets spéciaux). Le milieu des effets spéciaux l’a vu et a respecté notre approche artistique.

Complexe de Frankenstein by ClapMAg

Parmi les sujets que vous avez interviewés, y a-t-il des traits communs dans la personnalité d’artistes travaillant dans des univers différents, particulièrement entre les responsables d’effets de maquillage et de créatures pratiques, et des animateurs d’effets spéciaux numériques ?

Ce sont tous des artistes, et ça se sent. On n’a jamais voulu discerner les artistes qui travaillent dans les effets pratiques des animateurs d’effets numériques : quand Joe Letteri évoque les débuts de la performance capture, c’est une avancée technologique sous un angle artistique. Il existe un débat autour de la “responsabilité” d’un monstre joué en motion capture : doit-on l’attribuer à l’acteur lui-même ou à l’équipe d’effets spéciaux qui anime la créature ? On n’a jamais voulu faire un film prétendant que les effets modernes, c’est le Mal : c’est faux. Mais ces artistes, peu importe leur spécialité, ne font pas toujours ce qu’ils veulent : le dernier mot revient aux réalisateurs ou aux producteurs. Ils vont vers la mode du moment, sans analyser les besoins au départ.

Est-ce que le recours de Hollywood aux effets numériques par défaut ne vient pas de la réception d’un public avide de grands spectacles ? Les spectateurs ne se préoccupent-ils pas plus de la magie sur l’écran que des illusionnistes et de la qualité de l’illusion ?

Je ne sais pas, c’est un large débat. En tout cas, on voulait montrer que derrière ces images, il y a toujours un effort humain, comme l’explique Guillermo del Toro dans le film. Picasso, Monet ou Gauguin utilisent des techniques différentes, mais cela reste de la peinture, qui sort de la tête de l’artiste et pas du pinceau. De la même manière une image de synthèse n’est pas faite par des ordinateurs, mais créée par un humain.

Quand vous parlez des designs de créatures, vous montrez deux timelapse (séquence montrant l’évolution d’un sujet en accéléré, ndlr) de création d’une maquette 3D et un timelapse concernant le croquis de Smaug, le dragon du Hobbit : tout cela est simple et beau. Et à la fin, on voit l’animation d’un effet spécial numérique, mais il ne produit pas le même émerveillement. Est-ce que les effets pratiques sont plus faciles à représenter à l’écran ?

On ne s’est pas posé la question en ces termes. On voulait que le premier acte suive une chronologie de la création jusqu’au monstre en lui-même. Cela commence par le scénario, d’où le choix d’Ed Neumeier (Starship Troopers), puis de la création d’un dessin ou d’une maquette. On a donc représenté les deux de manière très pragmatique : avec le brillantissime John Hough, qui a travaillé sur les trilogies du Seigneur des Anneaux et du Hobbit, pour le dessin d’un dragon en timelapse. À travers le coup de crayon, la créature prend vie. On s’est dit que c’était puissant d’avoir des démonstrations en live pour les différentes étapes, pour évoquer des films importants. Et on souhaitait montrer un geste artistique pendant un travail.

Vous composez l’ensemble de la musique : il y a 1h25 de bande originale en tout sur 1h40 de film. Puisque vous n’avez pas de grand orchestre, comment cela se passe-t-il ?

Pour un grand orchestre, c’était hors budget, effectivement ! (rires) Je suis pianiste de formation. J’ai composé des morceaux très humbles pour le documentaire sur Harryhausen, notamment pour le final. Gilles et moi étions très contents de cette musique, et dès que je suis revenu avec les premières interviews pour Le Complexe de Frankenstein, on a décidé de faire des tests et ça a été une sorte de ping-pong permanent. J’écrivais des morceaux que j’envoyais à Gilles, cela lui inspirait des idées de montage. Si les séquences s’étiraient, je devais parfois réécrire un thème. Quand on écrit une musique de film, on est dans une sorte d’état second où l’on ne réfléchit pas trop. Il faut retranscrire les obsessions que nous inspire le sujet sur la partition. Ça a vraiment été passionnant à faire.

Le Complexe de Frankenstein, documentaire d’Alexandre Poncet et Gilles Penso. Durée : 102 minutes. France. Disponible en double DVD et combo DVD/Blu-Ray depuis le 27 septembre (Carlotta).

* Le Prix de la Curiosité est destiné à mettre en valeur le travail exigeant d’un éditeur sur un film rare, étrange, spécial, qui tout en étant de grande qualité, sort des sentiers battus de la cinéphilie classique.

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