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Le Crime était presque parfait 3D : critique

En mai 1954, la même année que le monumental Fenêtre sur cour quelques mois plus tard, sortait dans les salles nord-américaines la dernière pierre en date à l’impressionnant édifice créatif de celui qu’on célébrait déjà comme le maître absolu du suspense. Ce véritable bijou, film noir en Technicolor, fait peau neuve et nous est proposé en 3D conformément à la volonté de son réalisateur. Oui, Madame !

 

Tony Wendice (Ray Milland), ancienne gloire du tennis, découvre que sa belle et fortunée épouse Margot (Grace Kelly) entretient une liaison avec un auteur américain de romans policiers à succès (Robert Cummings). A défaut de passion, Tony a trouvé en Margot l’assurance d’une vie à l’abri du besoin et un train de vie élevé au sein de la haute société londonienne. Inquiet quant à sa situation financière si son épouse venait à le quitter au profit de son amant, Tony prend la décision de la supprimer en échafaudant un plan particulièrement diabolique.  Pour l’exécuter (le plan… et l’épouse !), il recrute le Capitaine  Lesgate, prête-nom d’un de ses anciens camarades d’université au passé pour le moins trouble. Au moyen d’un chantage imparable et d’une forte somme d’argent, il lui commandite l’assassinat de Margot. Le crime prévu, en apparence parfait en tout point, prend malgré tout une tournure inattendue…

Ce véritable bijou, film noir en Technicolor, fait peau neuve et nous est proposé en 3D conformément à la volonté de son réalisateur.

Chose largement méconnue,  ce grand classique tiré de la pièce de Frederick Knott (qui signa lui-même l’adaptation, conférant une caution artistique certaine au projet) donnait jadis à voir aux spectateurs une dimension complètement inattendue au cœur du corpus créatif du metteur en scène culte de Psychose et Sueurs Froides. Se risquant en effet sur un terrain où on ne l’attendait décidément pas, Alfred Hitchcock tourna Le crime était presque parfait en relief, procédé alors révolutionnaire qui n’en était techniquement qu’à ses balbutiements (la 3D anaglyphe, la plus rudimentaire, incarnée par ces fragiles lunettes bicolores en carton) mais déjà mal en point commercialement au moment où le long-métrage sortait en salles. A l’origine, la Warner entendait continuer à profiter de l’engouement manifesté par le public depuis le début de la décennie pour cette nouvelle forme de projection qui avait pour objectif à l’origine de lutter contre la désertification progressive des salles de cinéma suite à l’émergence de la télévision. Mais la date de sortie du film fut décalée pour permettre à la pièce d’achever son cycle d’exploitation à Broadway, si bien que le long-métrage arriva trop tard pour profiter réellement de la vague, le phénomène 3D s’étant depuis largement essoufflé. Bien que n’étant pas convaincu par le principe, doux euphémisme, Hitchcock se résigne malgré tout à tourner son film en 3D et à tirer parti au maximum de toutes les possibilités offertes par le relief.

Hitchcock réalise ainsi ce petit miracle de rendre la 3D indispensable en offrant aux spectateurs une expérience immersive totale et foncièrement insoupçonnée pour ceux qui ont découvert ce film en 2D (à l’instar de votre serviteur). Après le procédé fantastique du plan-séquence érigé au rang d’art dans La corde, Hitchcock trouve cette fois le moyen de faire ressentir au public l’impression grisante de  se trouver aux premières loges du drame qui se noue. Nous ne sommes plus dans l’orchestre, en contrebas, mais sur scène, au plus près des protagonistes. Accessoires et éléments du décor (lustres, vases, verres, bouteilles…) deviennent autant d’obstacles au regard des différents acteurs et il nous  semble ainsi pouvoir nous tenir à courte distance tout en épiant les évolutions successives de l’odieux complot qui se prépare. Ce n’est pas la première incursion de « Hitch » dans la théâtralité, mais si le réalisateur anglais rendait le spectateur coupable de voyeurisme passif dans le huit clos étouffant de Fenêtre sur cour et prenait à témoin ce même spectateur dans le petit jeu macabre qui prend place dans l’appartement de La corde, le public est cette fois dans la position de l’espion omniscient, puisque aucun rouage de la machine meurtrière en marche n’échappe à son regard. Cet aspect pourtant essentiel fut peu à peu oublié au gré des diffusions télévisuelles et ressorties salles en 2D, occultant tout un pan déterminant à une compréhension complète de cette œuvre essentielle. L’intrigue élaborée par Knott, parfaite (elle !), est soutenue par une interprétation au diapason : le toujours impeccable Ray Milland est glaçant en dandy meurtrier et calculateur, Grace Kelly, superbe dans toutes les nuances de son jeu, trouve là l’un des plus beaux rôles de sa carrière tandis que le toujours fringant Robert Cummings éclabousse ses scènes de sa présence et John Williams cabotine avec un flegme tout britannique pour notre plus grand plaisir.

C’est donc à la version originelle voulue par le réalisateur à laquelle nous avons la chance d’accéder à nouveau ce mercredi en salles, dans une sublime ressortie restaurée 2K et une 3D retravaillée pour l’occasion par les équipes de la Warner Bros., offrant une réelle redécouverte d’un classique majeur du cinéma. Une version qui fut d’ailleurs proposée avec succès au sein de la section Classics de la 63ème édition de la Berlinale cette année ainsi qu’en un Blu-ray édité par la Warner. Ressortez vos téléphones à cadran du grenier et faites « M » pour « meurtre »… obligatoirement suivi de « C » pour « chef d’œuvre ».

 

Date de reprise en 3D, sortie en salle le 19 mars 2014. Sortie d’origine le 2 février 1955. Réalisé par Alfred Hitchcock. Avec Ray Milland, Grace Kelly, Robert Cummings… long-métrage américain. Genre : Thriller/Policier. Durée : 1h45. 

 

 

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Ludovic Gottigny

@Arion80 sur Twitter. Cinéphile compulsif et incurable. Apôtre de Capra, Kazan, Ford, Lean, Leone, Wilder, Kubrick, Kurosawa, Naruse, Coppola, Scott, fidèle des Movie Brats (Spielberg, Scorsese, De Palma, Lucas, Friedkin, Schrader...) et autres chantres du Nouvel Hollywood (Altman, Malick, Cimino, Nichols, Penn, Ashby...). Féru de SF et de space opera, de film noir, de western classique ou spaghetti, de grandes épopées et de portraits intimistes. De cinéma, tout simplement. Rêve en Technicolor et Cinémascope.

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