dawsons-creek-clapmag
Archives Clap!,  Séries

Dawson’s Creek : La sexologie du tendre

A l’heure où la série Dawson’s Creek (1998-2003) fête ses vingt ans et où le magazine américain Entertainment Weekly célèbre le show créé par Kevin Williamson avec une « reunion » d’exception, nous ne résistons pas à l’envie de retourner faire un tour à Capeside.

—————

Obsédée ! Tel est le terme qui définit le mieux une série, hantée par le sexe jusque dans le motif aquatique persistant des décors. Mais loin d’être la marque d’une audace superficielle, il est traité avec intelligence dans un propos nuancé, complexe, à géométrie variable. Petite taxinomie sexuelle de Capeside.

« What is up with the sex?! That’s all anybody thinks of anymore. sex, sex, sex!! I mean, what is the big deal? ». Dawson Leary pose cette question à son père, du haut de ses 15 ans. Il croit encore pouvoir échapper aux ravages de sa sexualité bourgeonnante. Pourtant, le sexe s’est irrémédiablement immiscé dans son existence durant les cinq premières minutes du pilote. Tout d’abord dans son amitié avec la jeune Joey, qui lui fait remarquer avant le générique qu’ils n’ont plus l’âge de partager innocemment son lit. Plus théâtralement, Jen débarque dans sa vie et réveille et révèle la sexualité de Dawson en donnant corps à son désir.

Démystification du sexe

L’incarnation du désir est l’incident déclencheur de la série, car le sexe est la pierre angulaire de l’action. Il est la forme la plus littérale de l’accomplissement mais aussi de la destruction des fantasmes que les ados de Capeside essayent vainement de réconcilier avec leur réalité. Dawson est un roman d’apprentissage, une exploration du passage à l’âge adulte dans un univers où la maturité (éventuelle) est sentimentale. Ici, on apprend avant tout à s’aimer, physiquement et émotionnellement. A chaque étape initiatique, le rapport à la sexualité sert de métaphore à l’identité des personnages et l’état de leurs rapports amoureux.

Cette grammaire narrative du sexe, Dawson peut se la permettre grâce à la libéralisation des mœurs à la télévision à la fin des années 1990. Jugée sulfureuse à l’époque, elle paraît presque naïve aujourd’hui, le curseur est en réalité juste là où il faut. La série est affranchie du moralisme primaire des fictions qui la précédent (Beverly Hills, 7 à la maison) tout en bénéficiant de personnages qui n’ont pas grandi avec internet. La simplicité touchante de leurs interrogations et de leurs inquiétudes sont tout ce qu’il y a de plus humain et permet d’être au cœur d’une confusion sentimentale universelle. En effet, en bons héritiers de la libération sexuelle, Dawson et ses camarades n’ont pas peur des mots. En théorie, aucune honte, aucun interdit n’est attaché à la sexualité. Mais le cinéma qu’ils consomment n’a pas, malgré leur propension à l’intellectualisme, réussi à les rendre cyniques. L’insécurité de leur inexpérience reste entière. La parole est un palier, une façon de commencer à être grand sans perdre la fraîcheur des premiers émois. Pour les téléspectateurs elle permet d’exorciser les tabous. De poser les questions qui dérangent.

Et puisque le sexe revient systématiquement sur le tapis, il devient un concept versatile, organique, évolutif. Il représente tant de choses pour tant de personnages qu’il en finit par être vidé de son symbolisme traditionnel immoral pour occuper une place bien plus saine dans l’imaginaire. Petit à petit le sexe est désacralisé et peut être consommé. Mais le passage à l’acte n’est pas synonyme de simplification. La série le démontre en utilisant les parents de Dawson comme exemple adulte d’une vie amoureuse et sexuelle compliquée. Dès le pilote, leur fils les surprend sur le point de faire l’amour sur la table basse du salon mais on apprend à la fin de l’épisode que sa mère trompe son mari. Durant toute la série leur vie amoureuse s’avère presque aussi instable que celle de leur fils. L’adolescence n’est donc pas une phase de confusion passagère mais l’entrée dans un monde à jamais compliqué. La perte de l’innocence est aussi celle de la certitude.

Anatomie sexuelle du triangle amoureux

Dawson, l’ingénu de la Comedia del Arte sentimentale de Capeside, a bien du mal à concrétiser ses amours, souvent polluées par des attentes irréelles inspirées par le cinéma (notamment celui de Spielberg, où le sexe n’est jamais visible). Ses relations ne survivent jamais à la réalité : il aime, désire ou souffre mais presque toujours à distance. Comme si son asexualité était la condition sine qua non de son sentimentalisme. Quand il finit par perdre sa virginité durant la cinquième saison avec Jen, c’est presque par hasard et il est incapable de faire émerger une histoire d’amour de leur relation bien trop pragmatique pour les faire rêver. De la même façon, quand il fait enfin l’amour avec Joey au début de la dernière saison, la liaison ne survit qu’une journée et seulement grâce à l’artifice d’un décor de cinéma représentant la maison de son enfance. A l’âge adulte, Dawson continue de se contenter du monde des fantasmes, passant du rôle d’acteur naïf à celui d’auteur. Il fige son amour éternellement innocent pour Joey dans une série qui, tout comme les films de Spielberg, ne pourra jamais montrer de passage à l’acte, censure oblige.

Joey, elle, est partagée entre son désir de contrôle et ses pulsions sentimentales et sexuelles. Elle voit l’amour, puis le sexe comme un danger, le risque de perdre son identité, son avenir, sa liberté. Malgré lui, Dawson représente pour elle un schéma patriarcal idéalisé, créé durant leur enfance et ancré dans le monde aseptisé et hyper-normatif du cinéma. Une proposition finalement rassurante mais chaste vers laquelle elle revient parfois mais qui ne survit jamais à sa réalité. A l’opposé, Pacey représente une connexion émotionnelle et charnelle concrète. Il est effectivement le pendant sexuel de Dawson, il perd sa virginité dès le troisième épisode. Son expérience précoce lui a donné une longueur émotionnelle d’avance. Il voit, comprend et accepte les choses de la vie avant le reste de ses petits camarades. En déclarant son amour pour Joey, il rompt l’idylle enfantine de leur groupe et transcende le rôle de clown dans lequel Dawson l’avait cantonné. En assumant son désir il accepte de devenir adulte et invite Joey à le suivre. Quand Joey choisit Pacey, dans la troisième saison mais à nouveau à la fin de la série, elle choisit un amour sexualisé, adulte et probablement plus dangereux pour elle. Mais la décision est presque une évidence, tant leur connexion est physique, sensuelle, sexuelle et donc indéniable. La réalité les lie autant qu’elle sépare Joey et Dawson.

Prisonniers de leur identité sexuelle ?

Malheureusement, Jen, constamment instrumentalisée par les scénaristes, mais aussi par ses camarades, est souvent réduite, à son corps défendant, à une condition d’objet sexuel. Systématiquement victime des écueils de l’existence, elle reste jusqu’au bout l’incarnation du fantasme : condamnée à être malmené par la vie. Contrairement à Joey, elle n’a pas pu se protéger, et a subi une sexualisation bien trop précoce qui continuera de lui coller à la peau. Toujours malheureuse en amour, elle perd tous les hommes qu’elle aime, tour à tour acceptant ou refusant de se livrer à leurs désirs. Pourtant la série démontre depuis les premiers instants que Jen est une femme exceptionnellement sensible et intelligente. Mais elle reste marquée par son passé et souffre peut-être d’essayer de le fuir plutôt que de l’accepter. Comme la société qui n’arrive pas à lui donner le sentiment d’avoir sa place, la série la relègue au rôle d’héroïne tragique. Poussant le vice jusqu’à utiliser sa mort dans le dernier épisode pour donner à ses amis l’occasion de trouver leur bonheur.

Le versant heureux de l’équation est incarné par Jack, qui est ironiquement son âme sœur, le seul homme avec qui elle ne couche jamais. Lui, réussit à se libérer du jugement de la société sur sa sexualité et finit la série en couple, se préparant à élever la fille orpheline de Jen, ce qui pour un personnage homosexuel de 2003 n’est pas anodin. Son histoire reste probablement la plus emblématique de la série. La mise en scène, durant la saison 2, de son coming out avait d’ailleurs démontré la force du dispositif narratif. Le sujet avait pu être abordé avec sincérité et nuance, justement parce que le sexe était déjà au cœur de l’intrigue. C’est là que la série avait prouvé que la franchise de son discours n’était pas vaine, qu’elle permettait de traiter de la réalité humaine et sentimentale larvée dans la sexualité de tout un chacun. Jack était déjà l’incarnation de la morale de l’histoire : c’est en acceptant sa sexualité qu’on peut construire son identité.

Yaële Simkovitch

Yaële, tombée à 5 ans dans les séries, à 10 dans les screwball comédies américaines, à 14 dans "Loïs & Clark" a vu toutes ses passions se conflagrer violemment à 18 ans avec la découverte de "Buffy The Vampire Slayer", l’œuvre qui allait dominer sa vie adulte. Devenue aujourd'hui Geek professionnelle (pour justifier sa consommation astronomique d’œuvres de culture populaire), elle aime réfléchir aux interactions entre la fiction et le monde dans les pages de magazines pour aficionados, sur la scène de Comic Con Paris, dans des conférences de sériephiles ou dans son podcast Parlons Pop et Parlons Bien. Dans sa seconde vie, elle écrit des scénarios et est consultante en écriture de série.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *