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Dystopie un jour…

Des corps pendus du haut d’un mur ? Des femmes violées quotidiennement pour garantir la survie de l’humanité ? Des dogmes religieux imposés à tous ? Vraiment, The Handmaid’s Tale est parvenue à mettre en place une dystopie terrifiante. Heureusement, tout ça n’est que fiction… N’est-ce pas ?

À chaque fin d’épisode, le rituel est similaire. On éteint la télé, on peste vigoureusement contre Gilead, cette cochonnerie de société aux antipodes de tout ce en quoi on peut et veut croire… Et puis on cherche à se changer les idées. À penser à autre chose. Car qui voudrait rester plus longtemps dans un monde aussi délétère, où les femmes sont asservies et les contestataires fusillés, lapidés ou pendus du haut d’un mur ? Il est facile de se rassurer. Après tout, The Handmaid’s Tale provient de l’imagination fertile de son créateur Bruce Miller, mais aussi et surtout de celle de la romancière canadienne Margaret Atwood, auteure du livre éponyme paru en 1986. Gilead n’est donc que le fruit du labeur d’une talentueuse écrivaine qui, il y a déjà plus de trente ans, avait réussi à imaginer le pire du pire. Pas de quoi s’inquiéter en 2017 ? Ah, si les choses étaient si simples…

Je vous vois d’ici tenter de vous raisonner. Le propre de la dystopie est de nous faire réfléchir, de donner un peu de place au pire qu’il pourrait nous arriver. La quête de la perfection génétique de Bienvenue à Gattaca, les autodafés de Fahrenheit 451, l’état policier de Minority Report, les combats à mort en guise de divertissement de Hunger Games… Rien de tout ça n’est réel, tout est amplifié et exagéré pour faire frissonner les lecteurs et spectateurs. The Handmaid’s Tale ne devrait pas faire figure d’exception, les horreurs commises par Gilead sont un avertissement. Rien n’est – encore – réel, pas vrai ? Peut-être. Ou peut-être nous voilons-nous un peu trop la face. Et si nous faisions le point ?

Sujet #1 : la pollution et l’infertilité, fardeaux de Gilead

Si Gilead a mis en place ce mode de fonctionnement asservissant les femmes et leurs utérus, c’est pour faire face à une énorme chute de la fertilité. Dans l’univers de The Handmaid’s Tale, il est devenu difficile – voire impossible – pour de nombreuses personnes de procréer. Une déficience évidemment reprochée aux femmes et qui justifie aux yeux des têtes pensantes de Gilead leurs nouvelles lois. En revanche, et sans grande surprise, les hommes sont quant à eux au-dessus de tout soupçon… du moins le pensent-ils. Entre elles, les femmes ne se font pas d’illusion. Les hommes sont peut-être devenus stériles, mais ce ne sera jamais sur eux qu’on jettera le blâme. Il est toujours beaucoup plus simple d’accuser les femmes.

Je ne vous apprends rien : les dystopies ont toujours aimé jouer avec le concept d’infertilité. Pensez aux Fils de l’Homme, à Babylone A.D. Et si l’humanité courait à sa perte ? Et si la fin de notre existence était finalement programmée ? Donner naissance serait soudainement un acte sacré. Ici, cette baisse drastique de la fertilité semble expliquée par une pollution exacerbée de l’environnement, à laquelle se seraient adjointes, dans le roman d’Atwood tout du moins, des maladies sexuellement transmissibles aux conséquences désastreuses. L’impossibilité de concevoir un enfant est déjà difficile à vivre pour un seul individu ; étendue à une population entière, elle devient catastrophique. Quant à savoir si cela pourrait nous arriver… Devant la recrudescence effrayante de certaines MST depuis quelques années, il est légitime de s’inquiéter. Difficile de savoir quelles pourraient être leurs évolutions ou quels dangers elles représenteraient dans le futur. On ne leur jettera pas la pierre, mais la fin de commercialisation de certains médicaments (comme l’Extencilline, très efficace contre la syphilis) et les nouveaux outils dynamisant la vie sexuelle de chacun (Tinder, Grindr et cie.) ne jouent pas en notre faveur.

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Sur les détritus toxiques ayant causé en grande partie l’infertilité des protagonistes de The Handmaid’s Tale, nous ne savons pas grand-chose. D’où viennent-ils, de quoi sont-ils constitués ? Mais ils doivent être terriblement puissants pour avoir eu de tels ravages sur la fertilité. Un professeur d’oncologie à l’Université de Pennsylvanie, Eli Glatstein, a reconnu l’impact des radiations sur la fertilité des femmes tout en nuançant le problème : si une femme proche de la ménopause pourrait devenir infertile, l’effet serait bien moindre sur une trentenaire. Glatstein ajoute par ailleurs que les testicules sont plus sensibles aux radiations que les ovaires, renforçant la théorie selon laquelle infertilité masculine pourrait courir au sein de Gilead… Additionnée à d’autres possibles sources de troubles de la fertilité (la pollution des véhicules, les produits toxiques comme l’amiante, ou le stress tout simplement), une telle propagation est-elle si inenvisageable ? Alors que la revue Human Reproduction Update démontrait en juillet dernier que le nombre moyen de spermatozoïdes chez les hommes occidentaux avait diminué de moitié en quarante ans… Il y a de quoi s’inquiéter.

Bilan : The Handmaid’s Tale joue avec des inquiétudes contemporaines bien concrètes (le nucléaire, les MST). Mais pas de quoi paniquer pour l’instant.

Sujet #2 : l’inexorable haine de l’autre

En 2017, on se vante souvent de notre ouverture d’esprit. Il n’y a jamais eu autant de nouveaux droits, difficilement acquis, pour défendre et magnifier nos différences. Pour beaucoup, les discriminations raciales ou genrées s’atténuent, toutes les sexualités gagnent en légitimité… En témoigne l’ouverture du sigle « LGBT » à d’autres identités plus diverses : queer, intersexe, asexuel… pour redonner toutes ses couleurs à la communauté (désormais désignée dans toute sa diversité par le sigle LGBTQIA+). Bref, le monde va mieux, et dans le bon sens. Bien loin de la société dépeinte par The Handmaid’s Tale, où l’hétérosexualité est imposée et où tout détracteur à Gilead est condamné aux pires châtiments. Car oui, dans la dystopie imaginée par Margaret Atwood, les médecins proposant des avortements sont condamnés, les représentants d’autres religions sont pendus et toute servante faisant preuve de lesbianisme est punie de la pire des façons : par une excision enlevant à la principale concernée toute source de plaisir sexuel. Une punition alternative, là où des femmes moins fertiles sont tout simplement exécutées. Pour se justifier, les bourreaux parlent de « gender treachery ». Comme si le simple fait d’aimer une autre femme faisait des servantes des traîtresses à leur sexe…

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Le soulagement est bien là. Tout n’est pas parfait dans notre monde, mais après tout, la tolérance gagne petit à petit de la place, n’est-ce pas ? Si vous me posiez la question par texto, je vous répondrais « LOL ». Bien trop récemment, la Tchétchénie déclarait ouvertement vouloir exterminer sa population homosexuelle, allant jusqu’à nier leur existence publiquement. « Il n’y a pas ce genre de personnes en Tchétchénie, et s’il y en a, emmenez-les au Canada pour que nous n’en n’ayons pas chez nous. Pour purifier le sang de notre peuple. » Cette joyeuse phrase, nous la devons à Ramzan Kadyrov, le leader tchétchène. Cet amoureux de la diversité cachait mal son appel à faire disparaître tous les homosexuels, en les faisant assassiner par leurs proches ou en les envoyant dans des camps d’extermination. Une pratique qui sent bon la Seconde Guerre mondiale… C’était en mai 2017. ISIS, de son côté, n’a jamais hésité à faire régner la terreur, c’est même son mot d’ordre. Si vous ne servez pas son intérêt, vous pouvez être fusillés, décapités, poignardés, ou vous retrouver au milieu d’une explosion dévastatrice. Oui, c’est du terrorisme et c’est injustifiable. Mais oui, Gilead utilise les mêmes méthodes que l’État Islamique, celui qui rythme dramatiquement le quotidien des pays occidentaux depuis trop d’années. Le « kâfir » (le mécréant, l’infidèle) est l’ennemi à abattre. L’Occident, la cible favorite. Et nous avons appris d’expérience que les punitions d’exemple, qu’elles aient lieu en public ou face caméra, sont des armes de prédilection, parce qu’elles propagent une vague de terreur. Si vous avez déjà vu The Handmaid’s Tale, ça ne peut que vous être familier : cadavres exposés à la vue de tous, menaces directes, surveillances permanentes, lapidations publiques… Les exemples sont légion.

Mais tout ça est loin de nous, me direz-vous. Ca peut arriver en Irak, en Syrie, en Tchétchénie, mais ne nous touchera jamais, nous, Européens ! Ce qui peut prendre place dans cette partie du monde (très vaste, finalement) ne peut atteindre l’Occident. Souvenez-vous, pourtant. Il y a dix ans, Sophie Lancaster, 20 ans, se faisait battre à mort par un groupe d’adolescents parce qu’elle affichait ostensiblement son amour pour la culture gothique. C’était dans un parc d’une petite ville du Royaume-Uni. En 2012, le jeune gay Daniel Zamudio, 17 ans, mourait sous les coups de ses attaquants dans un parc également, à Santiago. Aujourd’hui encore, les partis d’extrême droite ont le vent en poupe, et atteignent le second tour des Présidentielles en France, ou obtiennent 13% de des suffrages aux législatives en Allemagne. Les preuves sont à portée de main. Allumez vos réseaux sociaux, ou connectez-vous sur un site d’actualité. Lisez les commentaires des articles abordant des thématiques LGBT, minoritaires ou religieuses. Sentez le frisson parcourir votre échine : la haine est bien là, prête à éclater. Il n’en faudrait pas beaucoup. N’avez-vous pas vu, cet été-même, une nuée de suprématistes blancs, de membres du Ku Klux Klan et de néo-nazis marcher gaiement dans une petite ville de Virginie, aux États-Unis, et causer le trouble sur son passage ? N’avez-vous pas espéré, inquiets malgré l’océan qui nous sépare, une condamnation du Président local qui a tardé à venir (et n’a pas satisfait grand-monde) ? Oui, la haine est là, bien accompagnée de sa grande amie, la violence. Elle survit encore et toujours, 21e siècle ou non.

Bilan : Dans un monde où l’on peut mourir à cause des convictions des autres, les dystopies ne semblent plus si effrayantes…

Sujet #3 : la femme, cet être disposable

Les gays, les rebelles, les opposants prennent cher sous la république de Gilead. Mais n’oublions pas les premières victimes de cette nouvelle société imposée à tous. Progressivement, les femmes ont été privées d’indépendance. Leurs emplois, leurs économies, puis leurs enfants et leurs maris. Désormais, elles appartiennent à une nouvelle famille, et plus particulièrement à son patriarche. Un asservissement stipulé dès les nouveaux noms qui leur sont attribués. June devient ainsi Offred (condensé de « Of Fred », rappelant bien clairement qu’elle est la servante « De Fred »), Emily est renommée Ofglen et Janine Ofwarren. Quant aux femmes non-fertiles, elles perdent toute identité et deviennent femmes à tout faire, appelées communément « Martha ». Ou une autre façon de transformer les femmes sans utilité génitrice en simple esclave. Bonheur.

Encore une fois, The Handmaid’s Tale nous renvoie à tous ces régimes qui malmènent les femmes, les privent de leurs droits et de toute notion d’individualité. On pense évidemment et de nouveau aux républiques islamiques. À leur habitude de couvrir les femmes de la tête aux pieds. Si le hijab, le niqab ou la burqa peuvent être portés sur la base d’une démarche personnelle et réfléchie, ils peuvent aussi être imposés par l’autorité – que ce soit celle de l’État, d’un parent ou d’un mari. On pense à ce statut de propriété auquel elles sont souvent réduites  (« fais des gosses et tais-toi !« ), à leur absence de droit, de reconnaissance. À leur implication aussi, dans les méfaits de l’organisation, lorsqu’elles doivent participer à la diffusion de leur propagande, jusqu’à se convaincre que les méthodes de l’État Islamique sont les meilleures pour permettre de s’émanciper, de s’affirmer… tout en restant inférieures à leurs maris. C’est exactement la dialectique à l’œuvre dans The Handmaid’s Tale : les épouses n’ont aucune activité professionnelle mais participent à l’asservissement de leurs pairs tout en espérant que les lois de Gilead leur apporteront ce qu’elles attendent (un accomplissement familial sous la forme d’un bébé), tandis que d’autres femmes, moins élevées socialement et probablement ménopausées, « éduquent » à la dure les esclaves en devenir et leur inculquent leurs nouvelles valeurs en punissant au taser leur indocilité.

 « Nolite Te Bastardes Carborundorum » – Episode 1.04 – Photo by: George Kraychyk/Hulu

Mais si l’État Islamique reste encore, géographiquement tout du moins, éloigné de nous, les ravages de l’intégrisme religieux se ne se limitent pas au Moyen-Orient. C’est d’ailleurs à partir de versets de la Bible que les Fils de Jacob, le groupuscule à l’origine de Gilead, tire certaines de ses lois, à l’image de cette révoltante « Cérémonie » au cours de laquelle les patriarches tentent de féconder les servantes… en présence de leurs épouses. Que les habits des handmaids rappellent à ce point les tenues rituelles des nonnes catholiques n’est pas anodin. Avec une distinction pourtant : le noir de la sobriété a été remplacé par le rouge du sang. Car tous ces changements se sont opérés dans la violence la plus totale. Impossible de blâmer les islamistes radicaux sans regarder sur le pas de notre porte : la droite catholique n’est pas non plus un modèle de tolérance vis-à-vis des femmes. Les incidents au sein de cliniques proposant des avortements ne sont pas aussi rares qu’on pourrait le croire. En 2015, au Colorado, trois personnes ont trouvé la mort au Planning Familial après une fusillade. D’autres ont été attaquées à la bombe. Drastique, mais forcément efficace…

Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, les femmes ont tellement redouté de voir leurs droits fondre au soleil qu’une marche symbolique à Washington a été organisée le lendemain de son investiture – reprise dans cinq cent autres villes du monde. À son origine : la peur de voir la condition féminine, en tête, mais aussi celle des immigrés ou de la communauté LGBT, décliner après l’élection d’un homme qui pense toujours qu’une femme « s’attrape par la chatte » (sic). Et la peur était justifiée, puisque trois mois plus tard, l’administration Trump supprimait les subventions des cliniques pro-avortement et nommait au sein de son Department of Health and Human Services (le Ministère de la santé local) Teresa Manning, ouvertement opposée à l’IVG. Un pied de nez à tous ses adversaires pro-choice, mais surtout une insulte à toutes celles qui voudraient avoir le pouvoir de décider ce qu’il adviendra de leur corps.

Bilan : Non, définitivement, The Handmaid’s Tale n’est pas que fiction. La série exagère nos angoisses contemporaines, amplifie les urgences, nous fait paniquer. Mais si nous paniquons, c’est bien que nous nous reconnaissons dans les troubles décrits au sein de la société de Gilead. Ces Fils de Jacob empruntent leur idéologie rétrograde aux pires actions des théocraties, aux pires idées des extrémistes de tous bords, aux pires décisions politiques qui régissent notre quotidien. Ce n’est pas demain – et heureusement ! – qu’une milice viendra fusiller dans la rue homosexuels et médecins trop courageux, ou que les femmes redeviendront la propriété des hommes. Mais en sommes-nous si loin ? Margaret Atwood a écrit The Handmaid’s Tale en 1986. Nous sommes prêts à parier qu’elle n’aurait jamais cru voir sa dystopie trouver autant d’écho dans le paysage politique international, trente ans plus tard.

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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