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Entretien avec Gilles Verdiani : Reception (save the date) en VOD

Son nom vous dit peut-être quelque chose. Depuis 2004, Gilles Verdiani est l’auteur de l’émission Le Cercle, animée aujourd’hui par Frédéric Beigbeder. Co-scénariste de L’Amour dure trois ans, à quarante-neuf ans, Gilles Verdiani se lance dans l’incroyable aventure du long métrage : Reception (save the date). Son premier. Indépendant. L’occasion d’en savoir plus sur l’auteur, ses ambitions de réalisateur, le sujet de sa comédie d’anticipation et sa sortie en VOD. Entretien.

Parlez-nous de vos débuts de parcours. Le cinéma a-t-il tout de suite été pour vous un moyen d’expression ?

Quand j’avais 15 ans, j’avais un sweat-shirt avec la tête de Woody Allen dessinée par Gotlib. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire du cinéma. J’avais 16 ans lorsque j’ai eu mon bac et il n’y avait à mon époque qu’une école de cinéma qui en valait la peine : l’IDHEC. Les gens qui fréquentaient cette école avaient en moyenne 24 ans et je ne me sentais pas les épaules d’aller les rejoindre. J’étais un adolescent ! J’ai alors atterri en khâgne et bien m’en a pris. L’année suivante, la Fémis a été créée et je me sentais plus confiant pour tenter son concours. Mais lorsque j’ai pris connaissance de la première épreuve – la constitution d’un dossier à partir d’une thématique ou d’un mot -, je me suis senti perdu à nouveau. Personne ne pouvait m’aider à comprendre l’exercice puisque personne de mon entourage n’avait passé ce concours. Il y avait toujours Louis Lumière, mais c’était une pure école de techniciens. J’ai donc repris le chemin de la prépa et me suis mis à réaliser des courts métrages. J’en ai sorti un en 1991 baptisé Sic Transit, qui durait 26 minutes, tourné en 16 mm. J’avais emprunté des sous pour le faire. Je l’ai inscrit à un festival et j’ai obtenu un prix.

Ce court métrage vous a ouvert des portes ?

Aucune. Mais en parallèle de la sortie de ce court, j’ai monté ma propre revue de cinéma que j’ai appelé Crise du cinéma. Une expérience qui m’a valu par la suite d’être embauché chez Première comme journaliste-critique. En allant sur des tournages, en voyant beaucoup de films, je me suis rendu compte que mon désir de cinéma avait été inspiré par des auteurs d’autres pays et d’autres époques (Welles, Cassavetes, Antonioni, Fellini) et qu’il n’avait pas grand chose à voir le cinéma français des années 1990. La production nationale, à l’époque, se divisait à peu près en deux catégories : le cinéma d’auteur qui ne s’est jamais remis d’avoir inventé La Nouvelle Vague, et le cinéma populaire et divertissant, mais uniforme. Tout cela a fait que j’ai renoncé à devenir cinéaste. Je me suis lancé dans l’écriture, nouvelles, pièces, romans, scénarios. J’ai écrit un essai en 2007, Moratoire sur le champ/contrechamp, un manifeste un peu fantasque sur l’esthétique du cinéma. Puis je l’ai posté sur le net en 2013. Il a attiré l’attention d’un jeune homme, Quentin Jagorel, l’un des créateurs du site culturel Profondeur de champ, qui a voulu m’interviewer. À la fin de l’entretien, il m’a dit : « C‘est très bien tout ça, mais quand mettez-vous en pratique ce savoir critique ? ». Et là, ça a été comme un choc.

J’ai désiré travailler avec ces comédiens, et eux ont été séduits par ce désir.

L’envie de réaliser a donc repris le dessus ?

Avec un petit groupe qui s’appelle La Zone Érogène, je continuais à tourner des vidéos. Mais j’avais abandonné l’idée de devenir cinéaste. Nous faisions de l’art contemporain, assez expérimental, où le cinéma était une source parmi d’autres. La question du jeune intervieweur m’a piqué et a réveillé en moi ce qui sommeillait. Je lui ai donc dit OK, je vais tourner un film, mais tu vas m’aider ! C’était en décembre 2013. J’avais une idée de scénario qui me trottait dans la tête depuis un moment. J’avais gribouillé un truc en 1997 que j’essayais six ans plus tard de remanier, de remettre en ordre. Mais je n’arrêtais pas de me dire que ce projet ne marcherait pas. Que j’étais tout simplement trop vieux pour le marché du premier film. C’est l’impression aussi que m’avait laissé les rendez-vous avec certains producteurs que j’étais allé voir. Alors je suis reparti dans une autre direction et me suis dit que s’il fallait faire un film, cela passerait par le système D. Au lieu de chercher un producteur qui me donnerait son feu vert pour écrire, je suis allé voir des comédiens que j’ai repérés pour la plupart sur Facebook, pas véritablement connus du grand public. Je leur ai parlé du scénario et du personnage que je voulais leur confier. Au moment où je les ai rencontrés, je n’avais pas totalement fini d’écrire les dialogues, et j’ai pu adapter l’écriture aux comédiens, ce qui est un grand luxe. Ils se sont presque tous montrés disponibles, curieux, et dès qu’ils ont dit oui ils se sont engagés sans jamais flancher. J’avais passé les dix années précédents à essuyer les hésitations, le scepticisme et les volte-face des producteurs, et dès que je me suis adressé aux artistes – comédiens et techniciens – je n’ai trouvé qu’adhésion, loyauté, fidélité, ferveur. Je crois que la vertu de ma méthode, c’est qu’elle partait vraiment du désir. J’ai désiré travailler avec ces comédiens, et eux ont été séduits par ce désir, je crois. Je ne suis pas passé par un directeur de casting car pour moi ça n’a pas de sens qu’un autre que le réalisateur choisisse ses acteurs. Moi j’ai choisi mes comédiens sur photos et bande démos d’abord, mais surtout je les ai rencontrés, et là c’était à moi de les convaincre, de les séduire – tout l’inverse de la situation classique du casting. Je crois que sur cette base d’une relation plus équilibrée, les comédiens ont pu donner le meilleur d’eux-même. En étant compris, valorisés, estimés, désirés.

Le désir est en effet fondamental dans une aventure comme celle-ci, où l’argent n’est pas une motivation… Cela a-t-il compliqué la composition de l’équipe artistique et technique ?

Pour l’équipe technique, je me suis entouré surtout de jeunes talents. Mathias Raaflaub, le chef opérateur, était le plus chevronné, puisqu’il avait déjà deux longs-métrages à son actif. Je le connais depuis longtemps, par des amis communs. Il a dit oui immédiatement. Bien sûr, j’ai essuyé quelques refus, d’autant plus que le film a été conçu et tourné dans une économie faite de bout de ficelles. Mais le travail bénévole n’a rien changé à l’implication des troupes, au contraire. On était tous libérés du poids financier pour ne se concentrer que sur ce qui nous plaisait : créer et le faire ensemble. Pour la majeure partie du budget, j’ai lancé en amont du tournage une campagne de crowdfunding. Plus d’une centaine de donateurs – dont un grand nombre que je ne connaissais pas du tout – m’ont témoigné leur générosité. Je n’en revenais pas. Mais j’avais mal estimé le budget, et malgré la réussite de cette campagne de crowdfunding, il manquait encore des fonds. Je suis allé voir un type génial qui s’appelle Édouard Duprey, que j’ai également rencontré via Facebook . En dehors de son humour qui m’a tout de suite plu, j’avais découvert fortuitement qu’il est également producteur de cinéma et qu’il a à son actif deux longs métrages, notamment Toute première fois. On se rencontre, je lui pitche le scénario, lui confie ma vision de la direction artistique du projet. Quatre jours plus tard, il me dit qu’il marche et apporte la somme manquante. À ce moment là, on est en septembre 2014. J’ai le scénario, le casting, l’équipe technique, désormais les fonds. Il n’y a plus qu’à se jeter à l’eau.

Parlez-nous du tournage qui respecte d’ailleurs une trinité que le théâtre connait bien : l’unité de temps, d’action et de lieu.

Mon ami le plasticien Nils Thornander, avec qui j’ai créé La Zone Erogène, m’a prêté son atelier de 200m2, qu’il a dessiné lui-même, pour servir de décor au film, qui se passe entièrement dans l’appartement de l’héroïne. Le tournage a duré 3 semaines, avec deux caméras et pas de son direct (j’ai toujours aimé le son post-synchronisé, comme dans le cinéma italien des années 1960, et là en plus ça permettait de tourner plus vite). On avait répété plus d’un mois avec les comédiens, et heureusement car le texte n’est pas toujours facile et sur le plateau on n’avait pas beaucoup de temps, on visait l’efficacité. Après, on est rentré dans la deuxième phase, qui a duré un an, de novembre 2014 à novembre 2015 : celle du montage (avec la fantastique Marie Girard), de la composition musicale (par le génial Nils Thornander, qui a tous les talents), de la post-synchronisation, des effets spéciaux. Tout s’est passé comme dans un rêve, mis à part le processus d’incrustation sur les fonds verts qui m’a donné du fil à retordre et fait perdre six mois.

Le sujet du film n’est pas banal. Être libre de coucher avec qui l’on veut sans tomber sous le coup de la norme et la morale.

J’ai travaillé pour le magazine Elle au début des années 2000, et j’ai été frappé à cette époque par la normalisation de la sexualité en vigueur dans les magazines féminins. Je suis globalement consternés par les lieux communs comme « le bonheur pour une femme passe par son épanouissement dans le couple » et autres absurdités comme « le bonheur c’est l’amour, l’amour c’est le couple, et la sexualité c’est le ciment du couple, l’expression de l’amour ». Et à l’intérieur de tout ça, le crime de lèse-majesté : l’infidélité. Celui dont on ne se remet pas, celui sur lequel repose la quasi totalité des fictions, surtout américaines. Une idéologie secrètement vicieuse, qui fait de l’amour le but absolu de la vie, la valeur suprême, mais qui assujettit en même temps l’amour à la jalousie et à l’exclusivité. On nous présente l’amour comme un idéal de bonheur, mais on affirme que l’amour ne résiste pas à la liberté sexuelle des amants. Parallèlement, on voit se mettre en place des catégories sexuelles très étanches. La reconnaissance de l’homosexualité est passée par l’affirmation d’une « identité sexuelle » à laquelle il semble difficile d’échapper, pour des raisons sociales plus que véritablement par goût – homos et hétéros ont la même méfiance vis-à-vis des bissexuels. La médiatisation du phénomène pédophilique a rendu impossible des amours, autrefois banales, entre jeunes gens pubères et adultes, et même entre générations différentes. Ce qui à mon avis n’est pas très favorable à l’éducation sexuelle, que l’école par ailleurs est incapable d’assumer.  Ce que je voulais interroger dans mon film, c’était cet ensemble de conventions, qui régit toutes les sexualités, et la plupart des couples. J’ai donc pensé une société, pas si éloignée, où la morale sexuelle dominante d’aujourd’hui serait radicalisé, imposée à tous, et contrôlée par une police des mœurs. Reception (save the date) est donc une satire de la morale sexuelle contemporaine, dans la continuité de mon travail avec La Zone Érogène, qui a toujours porté sur les différentes manifestations de la pulsion sexuelle. Je me suis amusé à rassembler des personnages qui, à la suite d’évènements géophysiques, sont traversés par des désirs qui les entrainent en dehors de leurs sphères : une femme mariée désire un homme qui n’est pas son mari, ce qui ne change en rien l’amour qu’elle a pour ce dernier, un couple change de partenaires, un homme se questionne sur la bissexualité. Dire la vérité sur son désir, c’est ce à quoi va se confronter le personnage de Lucrèce, l’héroïne (Ndlr : la splendide Moana Ferré).

Ce que je voulais interroger dans mon film, c’était la morale sexuelle contemporaine.

Un point de vue que semble partager certains réalisateurs, comme Woody Allen ou Stanley Kubrick.

Le  scénario ressemble à certains égards à la situation initiale d’Eyes Wide Shut. Un couple marié qui flirte chacun de son côté à un bal, la femme mariée qui révèle ses fantasmes à son époux désabusé. Dans Reception, le désir naît du hasard. Le mari de Lucrèce est loin. Un mystérieux inconnu qui sent un peu le fauve et le feu sonne à sa porte. Il s’invite à la réception qu’elle tient. C’est une opportunité qui se présente à Lucrèce, alors elle décide de la saisir. Mais ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est que son mari débarquerait à l’improviste. Jusque là on est dans le vaudeville. Mais Lucrèce choisit de révéler ce qu’elle ressent, et par respect pour leur amour elle prend le risque de de perdre son mari. C’est l’un des moments de gravité dans cette comédie burlesque. Je l’ai voulue légèrement futuriste pour pouvoir mettre en scène une police des mœurs et ses inspecteurs qui débarquent chez les gens pour vérifier s’ils ne sortent pas des cases dans lesquelles ils sont rangés : les couples mariés avec les couples mariés, les hétéros avec les hétéros, les homos avec les homos, les célibataires avec les célibataires, etc. La police des mœurs, à l’aide des codes barre qui sont tatoués sur les citoyens repèrent les anomalies, les limites des cadres franchis et imposent une distance de sécurité entre ceux qui ne devraient pas entrer en contact les uns avec les autres.

Reception (save the date) est sorti en VOD. Pourquoi avoir choisi ce système de diffusion et promotion pour votre film ?

J’ai montré le film à quatre distributeurs qui m’ont donné des avis différents. Le dernier que j’ai rencontré a donné raison à une intuition que j’avais depuis un moment : la sortie en salles est aujourd’hui privilégiée par la chronologie des médias et l’attention des médias, mais le public des salles n’est pas le plus ouvert, le plus aventureux, le plus curieux. Et pour cause : aller au cinéma coûte cher en temps et en argent, les spectateurs ne veulent pas prendre de risque. Dans mon cas, les choses sont simples : je ne suis pas connu, mon casting n’a pas de vedettes, et le film n’a pas un sujet fort emprunté à l’actualité ou à l’histoire, ou que sais-je. Je n’ai pas renoncé à la sortie de Reception (save the date) en salles, mais pour commencer j’ai choisi une exploitation du film en VOD. J’ai signé un contrat avec la plateforme Love my VOD et le film sera visible pendant dix ans – contre une semaine à peine en salles pour un premier film indépendant projeté sur trois copies en gros. Je pense que c’était la meilleure fenêtre de diffusion pour mon film. Et puis ce film est né grâce à internet (depuis l’interview « déclencheuse » pour Profondeur de champs jusqu’à la rencontre avec Edouard Duprey en passant par le casting et le crowdfunding), alors je trouve naturel qu’il poursuive sa vie sur Internet. Avec la VOD, n’importe qui à n’importe quelle heure du jour et de la nuit peut voir Reception (save the date). C’est magnifique. 

Reception (save the date), réalisé par Gilles Verdiani, avec Moana Ferré, Tony Harrisson, Luna Picoli-Truffaut… Durée : 1h36.

Pour découvrir Reception (save the date), c’est ICI !

Ava Cahen

Profession : journaliste - chargée de cours à Paris Ouest Nanterre La Défense. Religion : Woody Allen (Dieu à lunettes). Série culte : Friends. Réalisateurs fétiches : Allen, Scorsese, Polanski, Dolan, Almodovar, Desplechin,... Ce que je n'aime pas : les films moralisateurs.

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