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ERIC LEGRAND : Il était une voix

Vous ne connaissez probablement pas son visage mais vous connaissez obligatoirement sa voix, tant il a aligné les rôles en doublage de films et de dessins-animés depuis le début des années 80. Jugez plutôt : Seiyar dans  Les Chevaliers du Zodiaque, c’est lui. Végéta et Yamcha dans Dragon Ball Z, aussi. Scott Baiïo dans Charles s’en charge, Judge Reinhold dans Gremlins, Charlie Sheen dans Platoon, Kevin Bacon dans Footloose, Matt Dillon dans Rusty James, Kyle MacLachlan dans Blue Velvet, Keanu Reeves dans Les Liaisons dangereuses, Owen Wilson dans A bord du Darjeeling Limited et The Grand Budapest Hotel, Alexis Denisof dans Buffy contre les Vampires et Angel, Michael Vartan dans Alias ou encore John Slattery dans Desperate Housewives et Mad Men… C’est encore lui ! Rencontre avec un homme attachant et un comédien qui n’a décidément pas sa langue dans sa poche !

Propos recueillis par Ludovic Gottigny (et l’aide amicale de Sébastien Bouyges)

On arrive forcément par hasard au doublage quand on est comédien ?

Ben non ! Quelle idée ? D’abord je ne crois pas au hasard, ensuite tout le monde a un parcours particulier. Que ce soit pour ce qui concerne le doublage ou tout autre activité (de comédien ou non, d’ailleurs), hein ! Certains devront faire des efforts volontaires, et plus ou moins s’acharner s’ils tiennent à faire du doublage, d’autres feront des rencontres imprévues qui leur ouvriront un chemin auquel ils n’avaient peut-être pas pensé, et d’autres encore sont nés dans le sérail ou ses alentours et ne rencontreront pas beaucoup de difficultés pour y parvenir s’ils en ont envie. Moi, on est littéralement venu me chercher, mais je suis un cas totalement atypique. Cela n’a été ni le fruit de mes efforts ni la conséquence d’une rencontre, et personne de ma famille ou de mes amis n’était du milieu. Mais pour autant je ne pense pas que le hasard y soit pour quelque chose au fond. C’est pourquoi je dis que si je fais du doublage aujourd’hui ce n’est pas par un choix délibéré à la base mais parce que j’ai suivi une route sur laquelle mes pas m’ont mené indépendamment de ma volonté, que je n’ai pas choisi d’éviter et sur laquelle il fallait sans doute que j’aille.

A tous ces p’tit jeunes qui affirment que, plus tard, ils veulent devenir « doubleurs », vous leur dites quoi ?

La même chose à chaque fois : qu’ils aillent sur mon site lire en particulier l’article que j’ai intitulé « Nous ne sommes pas des doubleurs » ! Et tous ceux qui parcourront la présente interview pourront en faire autant, tiens… (rires)

Vous avez tourné quelques scènes avec Lino Ventura et Jacques Rispal sous la direction de Pierre Granier-Deferre, et avec Daniel Auteuil et Gérard Jugnot pour Edouard Molinaro notamment. Vous étiez très jeune à l’époque, et sur le papier ce sont plutôt des projets sympas pour un acteur débutant. Quand on a tourné au cinéma, quand on a joué dans « Jeanne au bûcher » à New York, ça fout pas les boules d’être essentiellement reconnu par le public pour avoir doublé des personnages d’animés japonais comme Les Chevaliers du Zodiaque ou Dragon Ball Z ?      

Ouh ! Madre de dios ! D’abord je ne fais qu’une minuscule apparition dans le film de Granier-Deferre (« Adieu Poulet »), laquelle s’apparente plus à de la figuration qu’autre chose, et je n’ai guère qu’un tout petit rôle dans celui de Molinaro (« Pour cent briques t’as plus rien »). Ensuite ce sont deux souvenirs assez mauvais. J’ai fait « Adieu poulet » juste à ma sortie du Conservatoire, et ça a été un premier contact avec le cinéma assez brutal. J’en suis sorti en me disant que si c’était ça, je ne voulais pas en faire. D’ailleurs on dirait que le destin m’a écouté ! (rires) Sur ces deux tournages j’ai eu le sentiment d’être traité avec moins d’attention et autant de chaleur humaine qu’on prodigue en général à un objet utilitaire. Et pas de luxe. J’ai été assez malheureux, oui. « Pour cent briques… » est rediffusé je ne sais combien de fois tous les ans et, quand je le sais, j’adresse toujours une prière au Bon Dieu pour qu’il fasse disparaître ce film de l’histoire du cinéma. En revanche il est vrai que « Jeanne au bûcher » (que j’ai joué s’il-vous-plaît non seulement à New-York avec le New-York Philharmonic Orchestra mais aussi au Festival International de Musique de Lucerne et Salle Pleyel à Paris avec l’Orchestre National de France, ainsi qu’à Berlin avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin et à Leipzig, non mais !) reste une des plus belles expériences de mon petit parcours de comédien. Cela étant dit, ce qui me fout les boules c’est de n’avoir fait qu’un petit parcours, justement, alors que je rêvais de grandes choses ! Bon, bah ça n’aura pas été mon destin, que voulez-vous. Alors ce n’est pas si mal au fond d’être déjà reconnu pour quelque chose sur ce si modeste chemin qui aura été le mien, même si c’est un bien petit quelque chose. Et puis, quand on y pense, quelle importance d’être reconnu pour ceci ou cela ? Qu’en restera-t-il dans un siècle ou deux, hein… dit-il pour se consoler.

Comment expliquez-vous que vous ayez, à l’instar de vos collègues de l’équipe des Chevaliers du Zodiaque, cette aura auprès du public pour avoir participé à ce type de doublages qui sont, rétrospectivement, loin d’être des chef d’œuvre du genre en termes d’adaptation, de synchro ou même d’interprétation parfois ?

Eh bien, justement, je ne me l’explique pas et ça fait toujours mon étonnement ! Mettons que j’en ai pris l’habitude, à force, mais c’est quelque chose qui reste très mystérieux pour moi.

Pouvez-vous nous décrire comment se déroulait une session de doublage type sur le plateau des Chevaliers du Zodiaque ou Dragon Ball Z, si tant est que les deux doublages se passaient de la même façon ?

Bah un enregistrement c’est un enregistrement, hein ! Les différences viennent du temps qu’on a pour le faire et de l’ambiance sur le plateau entre les personnes présentes. Bon, cela dit, sur les Chevaliers du Zodiaque on travaillait d’une façon un peu particulière : à la volée, sans regarder la scène avant. Travailler à la volée (mais ça ne se fait plus guère) ça veut dire qu’on ne sait pas ce qui va arriver ni si on va devoir parler ou non. On doit donc être en permanence sur le qui-vive, massés à la barre, debout sur nos pattes, sans répit, sinon entre les épisodes, attentifs à ne pas marcher sur les pieds de ses partenaires, à ne pas faire de bruit en se poussant pour leur laisser la place ou en se glissant pour prendre soi-même le créneau. Et c’est physiquement et nerveusement crevant. Un oeil tout le temps sur l’image, un oeil tout le temps sur le texte de tout le monde, un oeil sur son propre texte qu’on doit jouer dans l’instant et un autre sur celui qui pointe son nez et qui va être à jouer dans la seconde suivante, une oreille sur ce qui vient de se dire, une sur ce qu’on fait soi-même, une sur le ton de l’autre et une sur le ton qu’on suppose devoir prendre dans le moment qui vient, en essayant de suivre au moins mal la situation de l’histoire pour ne pas être déphasé quand on va devoir intervenir, tout en tâchant de surveiller le synchronisme des copains et leurs éventuelles fautes de français sans lâcher la bride à sa propre tension pour rester dans le coup soi-même quand on prend la parole… Ça fait beaucoup d’yeux et d’oreilles et ça provoque une gentille tension du système nerveux, en somme. Ça devient de l’acrobatie sans filet et c’est pas marrant parce que c’est trop stressant. Du moins à mon goût. J’en profite pour faire une petite mise au point. Même s’il était déjà difficile dans ces conditions d’assumer notre boulot qui était en principe de ne penser qu’à notre jeu, nous corrigions déjà beaucoup le travail des auteurs (ce qui était un exploit dans un tel contexte) dont le français était bien souvent épouvantable et qui parsemaient généreusement leurs textes de fautes de syntaxe et de barbarismes (ça n’a pas beaucoup changé, du reste). Alors les incohérences les plus criantes au niveau du sens du texte nous apparaissaient parfois (pas toujours) et on rectifiait le tir, mais il y a des limites à nos compétences, à notre bonne volonté et à notre faculté d’être attentifs, et il arrivait un moment où nous devions tout simplement laisser leurs responsabilités aux auteurs et aux doubleurs (les patrons) qui les employaient et les faisaient travailler eux-mêmes dans des conditions absurdes. Pour résumer : travailler à la volée a pour conséquence, en particulier, qu’on n’a tout simplement pas le temps de comprendre vraiment ce que nous disons ou, mettons plutôt, de nous souvenir de ce qui s’est passé 30 minutes avant et encore moins la veille ou la semaine précédente. On file droit devant en tâchant de sauver les meubles, en jouant sur des automatismes, en mobilisant notre énergie pour l’immédiat et l’essentiel, et si on nous écrit sur la rythmo « l’armure du Carambar » on n’a pas d’état d’âme par rapport à ça ! On le dit en espérant (si tant est que cela arrive jusqu’à notre conscience) que cela s’inclut comme il faut dans le bazar ou en pensant que cela signifiera plus tard quelque chose ou encore que quelqu’un a déjà dû en parler dans un autre épisode sans qu’on y fasse attention.

L’approche de Pierre Trabaud (qui dirigeait Dragon Ball Z et doublait Tortue Géniale) et de Marc François (qui dirigeait Les Chevaliers du Zodiaque et doublait Shiryû et Hyôga) était-elle très différente ?

Leurs caractères n’avaient rien à voir, surtout ! Mais les conditions de travail sur DBZ étaient normales et infiniment plus confortables, même si l’ambiance n’y était pas toujours très marrante.

Pierre Trabaud vous faisait regarder la scène avant en VO, par exemple, je crois ? Ce qui ne se faisait jamais sur Les  Chevaliers  du Zodiaque ?                                                                                                                         

On la regardait, oui, mais sans écouter le japonais, parce que ça ne nous aidait pas vraiment. Alors il est vrai que, parfois, quand on connaît bien ses personnages et le style de l’histoire, qu’on a compris dans quel genre de scène on s’engage, qu’on est rôdés et qu’on est peu nombreux au micro, on aime se lancer à la volée. Ça a un côté libérateur, quelque chose de l’improvisation qui nous fait du bien, et ça peut donner de bons résultats (je parle d’animés uniquement, bien entendu). Mais ça ne peut être que ponctuel, sur certaines scènes, quand on en ressent l’envie. Sur des scènes de bagarre, par exemple, dont sait qu’elles vont durer et que les regarder avant ne nous apportera rien. Mais il ne faut pas que ce soit systématique comme ça l’était sur Les Chevaliers. En revanche on ne l’a donc jamais fait sur DBZ, Pierre n’a jamais voulu, et ça a un peu plombé les enregistrements, du coup. Comme on regardait les scènes quasiment dans le silence, ça devenait un peu sinistre sur le plateau. Rien n’est parfait, décidément… (rires)

Vous avez donc doublé Seiya sur toutes les versions animées des Chevaliers du Zodiaque, sauf pour Saint Seiya Hadès Sanctuary qui a été doublé en Belgique. Ca faisait du cachet en moins, mais en dehors de ça, qu’est-ce que ça a provoqué chez vous ?                                                                                                               

Une grosse satisfaction de mon gros ego au bout du compte, puisque la plupart des fans de la série (ceux qui la regardaient en français, bien entendu) ont déploré ce changement de distribution et s’en sont plaints ! J’ai lu et reçu beaucoup de fort gentils témoignages à ce sujet, ce qui fait toujours beaucoup de bien par où ça passe. (rires)

Vous passiez des journées entières à doubler Les Chevaliers, en étant enfermé avec 5 autres personnes dans un lieu sombre et clos. Quelles étaient vos relations ?                                                                    

Très bonnes, ma foi. Cela dit on n’avait guère le temps de faire autre chose que travailler, hein ! Et, pour votre gouverne, mon ami, sachez qu’un studio est certes un lieu clos mais n’est pas forcément toujours sombre. Je dis ça au passage.

Les fans de la série ont vieilli et sont devenus plus exigeants et peuvent être amenés à critiquer vos nouvelles prestations sur Internet. Comment avez-vous abordé votre travail sur Saint Seiya Omega, où vous prêtez votre voix à un Seiya vieilli ?

Je n’ai pas pensé à quoi que ce soit de particulier quand j’ai commencé, d’autant qu’on ne le voyait quasiment pas au début puisqu’on ne faisait guère que l’entendre dans les teasers. C’était donc une espèce de faux retour. Depuis qu’il a réapparu davantage je laisse ma voix aller un peu plus dans les graves parfois, puisqu’il a vieilli, en effet, comme les fans et comme moi. C’est en gros à ça que je me contente de penser. En espérant que ce que je fais convient toujours aux fans de la série, bien sûr ! Je dois dire au passage que je suis moins libre dans mon interprétation, ce qui me gêne parfois aux entournures, mais bon…

Vous avez rencontré lors du Festival Cartoonist 2013 à Nice votre alter ego japonais, Tôru Furuya – qui, comme vous double Seiya dans Saint Seiya mais aussi Yamcha dans Dragon Ball et Dragon Ball Z – lequel jouit d’une très grande notoriété dans son pays. Un comédien de doublage à l’ego surdimensionné qu’on traite comme une star, ça vous fait rêver ?

Si je répondais non, est-ce qu’il existe une personne au monde qui me croirait ? Ben si elle existe elle aurait tort. De me croire, je veux dire. Je précise au passage que pendant des années on a regardé les comédiens qui osaient s’abaisser à faire du doublage comme s’ils étaient atteints d’une maladie honteuse (je ne parle pas du public mais des autres professionnels). Il ne fallait surtout pas le dire quand on rencontrait quelqu’un pour un tournage ou du théâtre. Les mentalités ont beaucoup évolué sur ce sujet, Dieu merci. Alors tu parles si ça me fait rêver !

Et il est comment en vrai, le père Tôru ?

Je ne sais pas vraiment. Nippon… Nos contacts ont été extrêmement limités, puisque mon japonais n’est pas plus au point que son français, et qu’il ne parle quasiment pas anglais (à ma grande surprise). Mais il s’est montré extrêmement aimable et courtois avec moi dans ses attitudes et par interprètes interposés quand il en a eu l’occasion. C’est tout ce que je peux dire. Et, au fait, moi en plus je suis la voix de Végéta et pas lui (la vache, mais je serais un dieu, au Japon, quand j’y pense !). Na na na na nèèèèèèère… (rires)

De ce que vous en connaissez, un avis sur le milieu du doublage au Japon d’ailleurs ?                                

J’en sais à peu près autant sur le milieu du doublage au Japon que sur la couleur de la brosse à dents de la Reine d’Angleterre …

Votre amie Brigitte Lecordier (voix de Son Gokû et Son Gohan enfants), qui avait été invitée à Tokyô sur le doublage de Dragon Ball ne vous avait raconté aucune anecdote sur les spécificités du doublage à la nippone ?

Rien du tout ! Je la hais. Bon, en même temps je m’en fiche un peu du doublage à la nippone, faut dire. Permettez-moi par ailleurs de vous faire remarquer (et je pense qu’étant donné le point d’intimité auquel nous sommes parvenus cela ne vous froissera pas, me trompé-je ?) que « doubler » veut dire : faire parler en français des personnes, des comédiens ou des personnages, s’étant à l’origine exprimés dans une autre langue. C’est-à-dire que nos amis asiatiques, lorsqu’il s’agit de DBZ ou de Saint Seiya, ne se livrent pas à du doublage mais à l’enregistrement d’une version originale.

Vous avez été invité sur le plateau du Club Dorothée le 3 octobre 1990 pour parler du doublage des Chevaliers. Des souvenirs particuliers de cette journée, à part le fait d’avoir failli vous étrangler quand Virginie Ledieu (qui doublait Saori/Athéna et qui était à vos côtés) affirmait que les comédiens de doublages étaient choisis par rapport au physique des personnages qu’ils doublent ?

Je n’en ai quasiment aucun souvenir, non. Et si on ne me postait pas la vidéo sur ma page Facebook environ une fois par mois, je ne me rappellerais même pas l’avoir fait, je crois. Ça s’est passé extrêmement vite, j’ai à peine eu le temps de réaliser ce qui se passait que c’était déjà fini.

Et pour faire avancer la science vestimentaire, qu’est-ce que c’était que cette chemise d’un autre monde que vous arboriez ce jour-là ? C’était une requête de Pat Le Guen pour aider au réglage des caméras ?

1/ J’ai rudement bien fait de la mettre, puisqu’on m’en parle encore !
2/ Elle était très jolie en vrai, je vous ferai savoir. C’était juste une erreur télévisuellement parlant car elle passait affreusement mal à l’image, en effet. Un peu comme toi. Enfin, non, toi c’est le contraire. Mais c’est pour dire que l’image déforme. Tu passes très bien en photo, on croit que tu es beau alors qu’en fait tu es un peu laid.                          3/ Tu sais ce qu’elle te dit, ma chemise, de là où elle est ? (rires)

Lors des premières interviews que vous avez accordées pour parler de votre implication dans les doublages d’animés, vous ne vous êtes pas forcément montré très tendre avec ces derniers, ce qui vous a valu quelques malentendus avec les fans. Pourtant, depuis une quinzaine d’années vous écumez les salons sur la culture manga. Auriez-vous mis un peu d’eau dans votre vin ?

D’abord je n’écume rien du tout, je vous ferai dire. Je réponds à des invitations qu’on me fait et j’en refuse autant que j’en accepte. Ensuite je ne bois pas. Enfin, si. Mais pas du Bordeaux, j’ai horreur de ça (le Bordeaux rouge). Je glisse ça pour les ceusses qui auraient envie de m’offrir une bouteille de quelque chose (c’est habilement placé, non ?). Et enfin, pour le plaisir des rencontres qu’on y fait, parce que les habitants en sont sympathiques et qu’on aime les contacts qu’on peut avoir avec eux, on peut aimer se balader dans un pays qu’on ne trouve pas forcément très beau. (rires)

Rétrospectivement, Seiyar, Végéta, André Grandier (Lady Oscar) et tous ces personnages pour lesquels vous êtes célébré dans ces conventions, ils vous ont apporté quoi à part des cachets ?

Ben le plaisir de parler avec toi, par exemple ! C’est déjà pas mal, non ? Et celui d’écumer les conventions dans lesquelles… patin couffin, voir ce que je te disais plus tôt. Et celui d’être reconnu pour quelque chose, voir encore ce que je racontais tout à l’heure.

Et vous en pensez quoi, très sincèrement, de ces séries animées à présent ?                                                                          

You talkin’ to me ? You talkin’ to me ?

Ca fait quoi de voir ces trentenaires ou quadras travestis pour ressembler à leurs héros d’enfance se ruer vers vous les yeux embués de larmes pour vous dire que vous avez bercé leur enfance ? Vous prenez un coup de vieux ou un coup de jeune ?

Ce que ça me fait ? Sûr que ça ne me rajeunit pas, cow-boy ! Ensuite je me dis que j’aurais du pognon à me faire si j’avais le sens des affaires. Je devrais faire un procès à tous les parents dont j’ai été comme ça la nounou gratis pro deo de leurs marmots, pour leur demander des sous rétrospectivement. Tu imagines le nombre d’heures de baby-sitting qu’on devrait me payer ? Et puis, même si ça ne change rien à ma vie, ça me touche néanmoins toujours, c’est vrai. Sincèrement. Je me dis que c’est un joli cadeau du destin, au fond, que d’avoir été quelque chose qui aura fait rêver tous ces enfants. J’étais à des années-lumière d’imaginer ça quand je suis entré au Conservatoire d’Art Dramatique, et je serai passé bien loin du parcours de comédien que je fantasmais de faire, mais malgré tout j’aurai sans le vouloir réussi quelque chose de très joli. Et tu vas voir si c’est un coup de vieux ou de jeune que je vais te flanquer sur la coloquinte, mon lapin, si tu me parles encore une fois de mon âge.

Tiens, justement, à propos des trucs qui gonflent : vous n’en avez pas marre que les fans vous demandent sans arrêt de faire leur message d’accueil de répondeur avec la voix de Végéta ? C’est quoi les trucs que vous aimez et que vous détestez qu’on vous demande lorsque vous allez à la rencontre du public ?                                                                                                                                                                                

 Marre ? Non. D’abord c’est plutôt flatteur quand on y pense, ensuite on ne me le demande pas si souvent, et enfin il suffit de dire non ! Ils comprennent, généralement. Ce que je déteste ? Qu’on me demande de faire la voix de Végéta en s’adressant à moi comme si j’étais un juke-box. Ça, ça a le don de m’agacer prodigieusement. Autre chose est de me le demander gentiment après quelques civilités d’usage et un petit échange de propos amicaux. Cela dit, pendant longtemps j’ai refusé même si on était courtois et aimable avec moi. Je n’y arrivais pas. Je me sentais, je ne sais pas… devenir quelque chose comme une marionnette, être relégué au rang d’une image qui n’était pas moi. Et puis j’ai changé ma façon de voir et ça m’amuse plutôt, aujourd’hui, même si parfois ça me barbe un peu. Parce que, sans vouloir être grandiloquent, il faut à chaque fois remonter un ressort. Ça me demande toujours d’aller puiser dans une certaine énergie, ça nécessite d’aller chercher des images en moi, de me rebrancher sur une humeur particulière, ce qui exige un effort. Et, même s’il est bien loin d’être colossal, je n’en ai pas forcément envie. Et je déteste aussi qu’on me dise que je suis un doubleur. (il sourit)

Vous avez aussi bien entendu prêté ta voix à de nombreux acteurs étrangers au cours de votre longue carrière dans le doublage. Vous avez été l’une des premières voix de Charlie Sheen, Keanu Reeves, Tom Hanks, Billy Zane, Jim Caviezel ou Owen Wilson… Et les seuls que vous ayez réellement pu conserver pour l’heure sont John Slattery (Desperate Housewives, Mad Men, L’agence), Michael Sheen et Michael Vartan, et encore, pas sur tous leurs projets. Ça vous fait marrer, du coup, le concept de « voix française de » dans le doublage alors que tout peut être remis en cause par le simple bon vouloir d’un responsable de chaîne ou de major, ou un directeur artistique qui peut pas vous sentir ?

On m’appelle aussi régulièrement sur deux ou trois autres comédiens peu connus du public (Cameron Daddo, par exemple) et qui ne font guère que de la télévision. Mais il est vrai que, pour une raison ou une autre, les grosses stars finissent toujours (plus ou moins rapidement) par m’échapper après que je leur ai donné ma voix sur quelques films. Hanks, Sheen, Wilson, Caviezel, en effet… C’est marrant. Mais bah ! Ce n’est que du doublage, hein ! Cela dit, il n’y a pas grand-chose dans le doublage ou à propos du doublage qui me fasse marrer. Il y en a bien davantage qui me chagrinent (comme toutes les idées fausses que se fait le public sur cette activité et la façon dont les choses s’y passent, le concept de « voix française de » étant loin d’être la seule) et encore plus qui m’affligent (comme la sottise, l’incompétence, la prétention et l’inculture de bien des responsables, à quelque niveau que ce soit de responsabilité). Ouais… On est « la voix française de » jusqu’au film où on ne le sera pas, voire à partir duquel on le sera plus jamais. Quand je pense qu’on est allé chercher Julie Gayet pour doubler Nicole Kidman dans « Grace Kelly » à la place de Danièle Douet qui la double pourtant depuis des années, qui est une excellente comédienne et une des meilleures dans le doublage !

La promo à outrance, qui impose sur les doublages des célébrités qui seront invitées aux journaux télé ou dans d’autres émissions, c’est la fin d’une certaine conception du doublage en France, non ? Quand on écoute certaines VF du passé (des années 50, 60, ou même moins loin, dans les 70’s ou 80’s), on se rend rapidement compte qu’il y avait un vrai savoir-faire et une véritable application dans le travail. Les textes étaient joliment adaptés et l’interprétation était au diapason. Ce n’est plus systématiquement le cas de nos jours. Qu’est-ce qui a changé, selon vous ?                                                

Le phénomène des célébrités est relativement récent, en effet, mais c’est la visibilité que ça a qui fait penser que ça prend de plus en plus d’ampleur. En réalité c’est quelque chose de très limité, de très ponctuel. Ça ne se voit guère que sur les animés et quelquefois, mais rarement, un long métrage « live ». Ça ne va pas plus loin. Bon, de temps à autre sur la narration d’un documentaire on prend aussi un « nom » (mais ce n’est pas du doublage), qui d’ailleurs est parfois atrocement mauvais dans cet exercice. Pour le reste rien n’a changé à mon sens. Je ne trouve pas du tout que les textes ni l’interprétation en général étaient meilleurs « dans le temps ». C’était largement déjà aussi souvent mauvais. Voire bien plus. Ce n’est que mon opinion. Mais je la partage. Et je trouve même d’ailleurs que, d’une façon générale, le doublage est moins pire qu’il ne l’était, mon Général. Parfois il est même très bon alors que je n’entends guère de choses qui me convainquent dans ce qui se faisait au cours des années dont tu parles.

Votre voix n’est pas étrangère aux amateurs de séries télé puisque vous avez doublé Alexis Denisof sur Buffy contre les vampires et Angel, entre autres. Je crois savoir que c’est un bon souvenir ?

Oui, très sympa. On avait un bon texte, je m’entendais bien avec toute l’équipe et j’aimais bien doubler Denisof sur qui je trouve que je colle bien, même s’il a été beaucoup moins marrant à faire dans « Angel » que dans « Buffy » et que je n’ai jamais bien compris pourquoi il n’avait pas tenu jusqu’au bout le personnage qu’il avait créé à son apparition, à la fin de Buffy.

Vous avez été rappelé sur Denisof pour le film shakespearien de Joss Whedon Beaucoup de bruit pour rien ?

Ben non. Encore un que je vais perdre quand il va passer au grand écran, on dirait ! Comme Michael Vartan. Après Alias on n’a pas voulu de moi pour le doubler sur deux longs métrages qu’il a faits. Je l’ai retrouvé par la suite, cela dit (Sur les séries Hawthorne puis Bates Motel, NDR). Mais je n’étais pas convenable sur lui pour le cinéma, faut croire.

Au passage, vous n’avez visiblement pas doublé Denisof pour ses petites apparitions dans Avengers et la série Grimm…

Ah !? Bah non. Merci aux directeurs artistiques concernés…

Il me semble que vous avez affirmé que votre meilleur souvenir de doublage tout court était d’avoir donné votre voix à Scott Baïo (Charles s’en charge), un acteur des eighties tombé dans l’oubli il faut bien le dire. Qu’est-ce qui vous plaisait tant à doubler cet acteur sur cette sitcom sympatoche mais largement oubliable ?

Parce que l’ambiance des enregistrements était très agréable, que la série était charmante, que cet acteur était excellent là-dedans, que je suis entré dans ce qu’il faisait comme dans des chaussons, que ça m’amusait vraiment de le doubler pour le coup, et qu’il était quasiment de toutes les scènes de sorte que je ne me suis jamais ennuyé, que j’y allais à la fois pour mon plaisir d’homme, ma satisfaction de comédien et le bien-être de mon porte-monnaie. Tout était réuni pour que ce soit le bonheur, en somme ! J’en profite pour préciser que le plaisir qu’on prend à faire quelque dépend de bien d’autres choses que de la qualité du produit sur lequel on travaille. C’est sans doute un élément qui peut entrer en ligne de compte mais pas forcément avant tout.

Une “école française de doublage et de voix off” a ouvert récemment (http://www.efdv.fr/, NDR). Vous qui avez toujours dit qu’il fallait être avant tout être comédien avant de s’attaquer au doublage (qui est l’un des nombreux prolongements possibles de la comédie), quel est votre sentiment ?                Je sens que je vais m’énerver.

Ça y est je suis énervé. J’en pense que ce sont des pompes à fric et des miroirs aux alouettes qui surfent sur l’engouement actuel pour tous ces domaines de la voix et profitent de la naïveté des gens. Vous êtes comédien ? Vous avez une formation, vous êtes déjà monté sur une scène, vous avez déjà tourné devant une caméra, vous savez ce qu’est un micro ? Alors, oui, bon, si vous voulez faire du doublage ça peut vous dégrossir un peu, vous donner de l’assurance et vous permettre d’aborder avec moins de trac les essais que vous ferez fatalement quand vous démarcherez, d’accord. Mais ça ne vous dispensera sans doute pas, de toute façon, de devoir faire le parcours du combattant, d’assister, de demander à passer des essais et de commencer par de toutes petites choses pour faire vos preuves dans un contexte réel et non le cocon d’une (prétendue) école. Alors est-il réellement utile de dépenser des fortunes pour y arriver (parce que ça coûte la peau des fesses) ? La majorité des comédiens qui font du doublage ne sont jamais passés par ces « écoles » et ont appris la technique sur le tas. Je n’en ai pas encore rencontré un seul qui ait suivi ce chemin. Mais admettons. Vous n’avez suivi aucune formation, vous n’êtes jamais monté sur une scène ? Alors commencez donc par aller suivre des cours de comédie. Ce n’est pas dans ces écoles-là que vous apprendrez ce que jouer veut dire. Quand je lis, sur la page dont tu m’as donné le lien, la phrase  « Que vous soyez amateurs… » ça me provoque des frissons de rage dans le ventre. Vous êtes amateur, venez donc payer 4700€ par an, on va vous apprendre à jouer la comédie et quand vous sortirez vous serez accueillis les bras grands ouverts sur les plateaux où on vous fera travailler tellement que ça vous remboursera votre investissement et que vous pourrez quitter votre emploi actuel… Mais on se fout de la gueule de qui ? C’est de l’escroquerie pure et simple.

Conséquence directe de la pratique plus que discutable des redoublages de grands classiques (« nécessaires » pour des questions de nouveau montage des films, de restaurations sonores ou d’une transformation du son en 5.1 pour les éditions vidéo, NDR), vous êtes aussi devenu la « nouvelle voix » de James Stewart, que vous avez donc re-doublé sur Winchester ’73, Le survivant des monts lointains et Les prairies de l’honneur. Ça donne pas des sueurs froides de repasser derrière l’immense Roger Tréville (voix française historique de l’acteur sur une quinzaine de films, bien qu’ils furent plusieurs à le doubler au cours des années à l’image de Roger Till sur Winchester ’73, NDR) et de, quelque part, saccager au passage tout ce qui faisait le sel de ces doublages d’époque ?

Ah ces vieux doublages… Mais ils étaient épouvantables, non ? Les femmes prenaient souvent une diction dentale précieuse, en nous tortillant des sinuosités de biche effarouchée ou des affèteries de petite fille idiote, et les hommes nous sortaient de la cave un timbre grave-viril-élégant, même sur les cow-boys les plus rustiques, avec lequel ils nous plaquaient des phrases définitives à chaque coin de dialogue, tout ça sans nuances, enfilé comme des perles, d’un naturel aussi frais qu’un poisson mort d’ennui… Bon, et pourtant il est vrai que ça nous a laissé dans le souvenir un goût très particulier qui a une sorte de charme, qui collait avec l’atmosphère des films en noir et blanc et des costumes, avec les situations, avec la tronche des comédiens de l’original qui, souvent (mais pas toujours bien sûr), n’étaient pas vraiment bien meilleurs en V.O. avaient un ton tout à fait obsolète aujourd’hui et une façon de jouer un peu caricaturale. Alors je trouve ça totalement inepte de redoubler ces films. Le plus absurde étant que le son est sali au mixage, ensuite, afin de le rapprocher du son de l’époque ! Bon, d’accord, quelques-uns de ces vieux films n’avaient jamais été doublés. Je veux bien admettre qu’on le fasse aujourd’hui. Il arrive aussi qu’on retrouve des scènes qui avaient été coupées. La belle affaire ! Mettons-les sur le bonus du DVD et c’est tout. Sinon, avec les moyens techniques que nous avons, ne pourrait-on vraiment pas utiliser les vieilles V.F. ? Nous sommes forcés de les doubler en essayant de nous rapprocher du ton des comédiens français de l’époque, mais nous n’en avons naturellement ni la façon de poser la voix, ni la diction, ni le rythme, et ce que nous faisons a forcément malgré nos efforts au moins un arrière-goût moderne qui jure avec l’image. Quant à « l’immense » Roger Tréville (il était si grand que ça ? Il mesurait combien ?), tu crois qu’il a eu des sueurs froides, lui, de passer avant moi ? Nan, je rigole… (il sourit) Tu sais ce qui me donne des sueurs froides ? C’est la conduite de bien des gens sur la route, en particulier celle des camionneurs. Sinon, ce n’est certainement pas dans le doublage que mes glandes sudoripares vont me geler la couenne, même si je me suis senti assez mal à l’aise en faisant ce boulot, parce que j’avais l’impression d’aller sur James Stewart aussi bien qu’une paire de bretelles à une langouste. Ce qui est rigolo, toutefois, c’est qu’il a un timbre de voix qui n’est pas si éloigné que ça du mien, et ce qui est encore plus rigolo c’est que je suis tombé un jour par hasard à la télévision sur un de ces films en VF, et que je me suis demandé pendant un moment si c’était moi qu’on entendait ou pas, alors que c’était la VF de l’époque !

En parlant des glorieux anciens, quels sont vos héros dans le doublage ? Les vieux de la vieille que vous avez encore plaisir à réécouter lors d’une rediff d’un vieux classique à la téloche ?

Mes… héros ? Parmi les comédiens qui font du doublage ? Mais t’es crazy dans ta tête ! J’ai des copains dans ce secteur, voire des amis, j’aime les retrouver en studio et les voir sur scène ou sur un écran, mais c’est tout. Je suis incapable de regarder les versions françaises, les vieilles comme les récentes ! D’abord je sais trop à quel point, par le texte et l’interprétation, un doublage peut massacrer l’original, ensuite je me sens au bureau quand il m’arrive, contraint et forcé, d’entendre ici ou là un truc doublé (je passe mon temps à me demander qui c’est si je ne reconnais pas la voix, ou bien à me dire que c’est un bon – ou un mauvais – choix, à regarder le synchronisme, à imaginer ce que pouvait être l’original, etc.) et enfin j’ai envie d’entendre la vraie voix des gens que je vois à l’écran et de profiter de leur jeu à eux ! Aussi bien puisse-t-elle être, l’interprétation du comédien qui a fait le doublage ne m’intéresse pas une seconde en tant que spectateur.

Il n’y a aucun comédien de doublage que vous admirez plus particulièrement ou que vous respectez spécifiquement ? Vous connaissant, vous allez me répondre que, lorsqu’on est au bureau, on “n’admire” pas forcément ses collègues, aussi doués soient-ils. Mais ici, on parle d’une discipline éminemment artistique qui dépend tout de même essentiellement du talent… 

Il y a des comédiens (je déteste l’expression « comédien de doublage » !) qui, entre autres choses, font du doublage, et que je trouve excellents dans cette discipline, oui, bien sûr. Mais ce serait désobligeant pour les autres si je citais leurs noms. (rires)

Vous répondez quoi aux gens qui vous accusent de cracher dans la soupe, à force de vous entendre médire sur votre propre métier ?

Mais je te rappelle pour commencer que mon métier c’est d’être comédien et que le doublage n’est qu’une activité parmi d’autres dans ce métier. Cette activité je ne l’ai pas choisie délibérément, elle est venue à moi. Et si je me suis mis à en faire beaucoup – parce qu’il faut bien gagner sa vie – en essayant toujours de donner le meilleur de moi-même, avec toute ma conscience professionnelle, dois-je pour autant trouver que c’est quelque chose d’intéressant en tant que spectateur ou en tant qu’artiste dramatique ? J’en parle avec ma subjectivité, c’est tout. Je trouve que le doublage est une hérésie. Bien utile pour des tas de spectateurs mais une hérésie quand même. Et je trouve qu’il y a dans le secteur des gens très talentueux, à tous les niveaux, mais que malheureusement ils ne sont pas la majorité et que cette hérésie est donc très souvent mal faite, en plus. Reproche-t-on à un employé de trouver que son entreprise est mal gérée, qu’il vend des produits dont on peut se passer et que son poste ne lui plaît pas ?

Votre caractère entier et sincère (d’autres parleront de votre grande gueule) vous a, j’imagine, joué quelques tours et fermé quelques portes dans le milieu, non ? Pour être un comédien qui cachetonne un max, faut forcément être hypocrite et lèche-cul ?

Non, absolument pas. Mais il est vrai qu’un peu de diplomatie ne nuit pas (ce qui n’a rien à voir avec l’hypocrisie), et que j’étais absent le jour de la distribution… Mais malgré tout j’ai réussi à durer !

Vous n’avez pas beaucoup dirigé de plateaux dans votre carrière, contrairement à la plupart des comédiens de votre calibre. Or, les VF que vous avez dirigées et que j’ai eu l’occasion d’écouter, comme We are Four Lions par exemple, étaient franchement excellentes. Une raison pour laquelle vous ne dirigez pas davantage ?

On a évoqué cette raison juste un peu plus haut, non ? (rires) Et puis je ne sais pas demander…

Vous avez fait pas mal de courts métrages, ces dernières années, dont beaucoup vous ont été proposés par de jeunes artistes par ailleurs fans de votre voix, je crois ?

Je suis assez régulièrement contacté, oui, que ce soit pour des courts métrages ou autre chose, par des jeunes qui viennent à moi à cause de mon C.V. vocal, qui me connaissent par mon boulot devant un micro (du reste on ne peut guère me connaître que comme ça !). C’est une des conséquences positives de mon parcours et, en particulier, du succès des séries animées japonaises. C’est très sympa et j’adore ça. J’aime rencontrer des jeunes de cette façon, et travailler avec eux – qui me désirent, ont envie de ma participation à leur projet, qui me considèrent comme un comédien et non comme un objet qui n’a aucune valeur en bourse. Bon, attention, je n’accepte pas tout pour autant, hein ! Qu’on se le dise quand même. (rires)

On vous entend même sur des disques de rap dans la peau de Végéta, comme sur le titre “Fier” de Bouchées Doubles par exemple… !

Avec la voix de Végéta je suis sur un disque de rap, un seul, celui des « Bouchées Doubles » en effet, et même sur un disque de hardcore (http://www.riseofthenorthstar.com/, NDR). (rires)

De hardcore… ?

Mais oui monsieur ! Je n’ai pas dit un gros mot et il ne s’agit pas de quelque chose de sexuel malgré ce qu’on pourrait croire ! Voici ce qu’on trouve sur Wikipedia : « La techno hardcore, ou simplement hardcore, désigne une variante de genres musicaux connexes, originellement issus des raves européennes, ayant émergés durant les années 1990. Ces genres musicaux se démarquent généralement des autres courants de musiques électroniques par une plus grande rapidité (160 à 200 BPM ou plus4), l’intensité des kicks et des basses (dans certaines musiques dérivées)5, du rythme et de l’atmosphère, de leurs thèmes (parfois violents)6, de l’usage de la saturation ainsi que des expérimentations proches de celles conçues par le courant de la musique industrielle. »

On a l’impression que Végéta occupe la même place dans l’imaginaire des jeunes rappeurs français que Tony Montana du « Scarface » de Brian De Palma pour le Hip-Hop US. Pourquoi, à votre avis ?

Pourquoi ? Je crois que je mourrai sans l’avoir bien compris !

 

Parlons un peu de vos goûts de spectateur. Pouvez-vous nous parler un peu de vos films et séries de chevet ?

Avant tout et par-dessus tout : « Six Feet Under » ! Si quelqu’un m’avait dit un jour, avant que je découvre ça, que je serai fan d’une série, je lui aurais rigolé au nez. Et puis je suis tombé dedans et ne m’en suis jamais relevé. J’y prenais, à regarder cette série, autant de plaisir qu’à lire un livre. Scénarios exceptionnels d’inventivité, d’audace, d’originalité, d’humour même, personnages profonds, fouillés, riches, excellents comédiens, … Quand elle s’est finie je me suis senti triste et en manque tellement je m’y étais attaché. Et puis il y a eu ensuite « Desperate Housewives », que j’ai savouré comme une confiserie exquise. J’y ai sans doute pris un plaisir intellectuel moindre, mais j’ai eu autant de jubilation à la suivre. Sinon je me suis assez amusé avec « 24 heures chrono » que j’ai un peu suivi. J’ai trouvé ça assez sympa. Et, ah oui, il y a eu « Rome », aussi ! Encore une série HBO, tiens. Magnifique, j’ai adoré. Et maintenant j’attends avec une grande délectation les épisodes de « Game of Thrones ». Je prends ça comme une superbe B.D. filmée. Paysages, décors, costumes, c’est somptueux pour l’oeil. J’ai mis un petit moment avant de me laisser accrocher par l’histoire et les personnages (qui sont assez intéressants, au bout du compte) mais ça y est, je suis pris et je regarde ça avec un plaisir de gamin. Ah ! Fou que je suis, j’oubliais ! « Working girls » sur Canal+ m’a fait mourir de bonheur (Claude Perron en particulier, m’y a enchanté, elle est grandiose), et « Catherine et Liliane », toujours sur Canal+, est en ce moment le must de toutes mes soirées ! Alex Lutz a un génie exceptionnel (et je pèse mes mots). Je me prosterne devant lui, je voudrais pouvoir le remercier tellement il me submerge de joie quand je le vois là-dedans. Mais dans tous les personnages qu’il fait je le trouve gigantesque : la vendeuse, l’adolescente, la jeune comédienne, Karl Lagerfeld… Pour ce qui est des films, bah… J’ai des goûts extrêmement éclectiques. Ça va du blockbuster comme « Avatar » (j’adore !) à la vieille comédie américaine comme « L’impossible Monsieur Bébé » en passant par les films de James Ivory (ah là là, « Retour à Howard Ends », en particulier, quelle merveille !), certains films de Nikita Mikhalkov (« L’esclave de l’amour », « Partition inachevée pour piano mécanique », « Le Barbier de Sibérie »), la comédie anglaise (« Joyeuses funérailles », je ne me suis jamais autant marré au cinéma) ou suédoise (« Kopps », un régal), les films de Bergman, tiens, à propos de suédois, le « Amélie Poulain » et le « Un long dimanche de fiançailles » de Jeunet, et puis… je ne sais pas… tant d’autres ! Sans oublier le « Romeo et Juliette » de Franco Zeffirelli, qui a beaucoup vieilli mais qui m’a foudroyé sur place quand je l’ai découvert alors que j’avais à peu près l’âge du héros. Il a une place à part dans mon cœur, même si je sais aujourd’hui qu’il est plein de défauts et pas si bien filmé que ça. Mais c’était la première fois je pense qu’on voyait (moi en tout cas) cette œuvre traitée de cette façon, avec des acteurs ayant l’âge du rôle, beaux comme des anges, plein d’énergie, de sensualité, jouant leur rôle sans donner l’impression de dire un vieux texte, dans des costumes et des décors magnifiques. Ça sentait l’or, le soleil et la poussière d’Italie, c’était débordant d’amour et de vie, ça m’a transpercé. Je suis allé le voir 3 ou 4 fois en salle, je me suis acheté le disque, j’ai fini par savoir le texte par cœur à force de l’écouter, j’en rêvais… Jamais aucun autre film ne m’a fait un tel effet. Mais j’étais fort jeune. (rires) Et ça me fait penser à « Shakespeare in love », aussi, tiens, qui est un petit bijou !

A propos de Desperate Housewives, vous avez doublé John Slattery lors de son passage dans la série. Je crois savoir que vous préfèreriez refuser de doubler une série si c’est une série que vous adorez regarder par ailleurs comme téléspectateur. C’est un supplice ?

Bah c’est horrible de me gâcher mon plaisir de spectateur, pour commencer. C’est… comment dit-on…un spoiler grave, non ? Ensuite, même si le travail est bien fait, j’ai l’impression de participer à un massacre ! Je me souviens, j’avais eu droit à une projection privée de « Rusty James » avant de commencer l’enregistrement. J’avais adoré ce film et, du coup, je n’avais plus du tout envie d’aller travailler dessus parce que je me disais que, même en y mettant tout mon cœur, je ne pourrais que le détériorer…

Avec votre bonne copine Céline Monsarrat, vous avez repris il y a quelques temps la pièce en appartement que vous aviez jouée il y a déjà quelques années, “Au bord de l’eau”. Le théâtre, les planches, ça fait déjà de nombreuses années qu’on ne vous y a pas vu. Aucune envie d’y retourner ?

(Il soupire) Tu as quelque chose à me proposer ?… Mais bon, je me console en me disant que maintenant j’habite à la campagne, assez loin de la capitale, et que ce serait difficile pour moi si je devais jouer tous les soirs à Paris.

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter, aujourd’hui ?

Voyons… Une bonne santé pour mon entourage et pour moi, avant tout, d’avoir le droit d’étrangler un client une fois par mois (de ceux qui supervisent les doublages et nous font perdre notre temps et notre énergie à faire des retakes ineptes à tout bout de champ), un compte en banque qui résiste au passage du temps, et du soleil dans mon jardin. (rires)

Merci à Eric Legrand pour sa gentillesse et sa disponibilité !

Pour en savoir plus sur Eric et son travail, rendez-vous sur son site web : www.ericlegrand.fr

Ludovic Gottigny

@Arion80 sur Twitter. Cinéphile compulsif et incurable. Apôtre de Capra, Kazan, Ford, Lean, Leone, Wilder, Kubrick, Kurosawa, Naruse, Coppola, Scott, fidèle des Movie Brats (Spielberg, Scorsese, De Palma, Lucas, Friedkin, Schrader...) et autres chantres du Nouvel Hollywood (Altman, Malick, Cimino, Nichols, Penn, Ashby...). Féru de SF et de space opera, de film noir, de western classique ou spaghetti, de grandes épopées et de portraits intimistes. De cinéma, tout simplement. Rêve en Technicolor et Cinémascope.

2 Comments

  • Julien Vachon

    J’ai eu peur en lisant le titre, j’ai cru que ce Grand Eric était mort. J’aime sa façon de parler et sa façon de jouer. Il a fait notre jeunesse avec VEGETA (DBZ) ou Buffy les vampires en doublant le personnage de Wesley.

    Avec Patrick Borg, il a partagé tellement de plateau, Patrick est celui qui a prêté sa voix à San Goku dans DBZ ou encore Angel dans Buffy contre les vampires.

    Merci Clapmag pour cette superbe interview <3

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