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Everyone’s Going to Die : critique

À moins que vous ne saisissiez la chance de (re)vivre

Ne laissez pas le titre vous tromper, Everyone’s Going to Die est une comédie, un de ces bijoux que le cinéma indépendant sort de temps à autre pour le pur bonheur de spectateurs attentifs. Porté par un duo d’acteurs inconnus en France, premier film du collectif de réalisateurs anglais les Jones, Everyone’s Going to Die est de ces films discrets et peu médiatisés qu’il serait bien dommage de manquer.

Melanie, jeune Allemande perdue sur une ville côtière du sud de l’Angleterre, ne sait pas trop ce qu’elle va faire. Ray, cinquantenaire en costume de tueur à gages, ne sait pas trop comment il en est arrivé là. Elle, fiancée expatriée, baby-sitter forcée, nostalgique fauchée, attend. Elle attend un coup de fil de son fiancé. Elle attend des explications. Elle attend de remplir ses journées. Lui, mari mis à la porte, frère endeuillé, enfant du pays traumatisé, hésite. Il hésite à remplir l’obscure mission que son employeur lui a confiée. Il hésite à rencontrer la famille de son jeune frère récemment décédé. Il hésite à tourner la page sur un évènement de son passé. L’attente de l’une et l’hésitation de l’autre les mènent sur les mêmes plages, dans les mêmes rues, dans le même café. Ils se croisent une fois, puis deux, puis trois. Et voilà qu’au contact de l’autre, ces deux êtres un peu perdus finissent pas se retrouver, par se redresser.

Lorsqu’on n’a pas conscience d’être à moitié mort, il n’est pas évident de se remettre à vivre. Everyone’s Going to Die met en scène, avec tendresse, ce déclic nécessaire. La rencontre de deux êtres effrayés, l’un par l’avenir, l’autre par le passé, qui, au détour d’une journée, retrouvent un but à leur existence, permet à son duo de réalisateurs de s’estampiller cinéastes prometteurs. Comme Sophia Coppola ou Zach Braff avant eux, les Jones développent avec talent une expression contemporaine du spleen poétique. Par bien des aspects, Everyone’s Going to Die est au croisement de Lost in Translation et Garden State. La filiation est déjà visible au niveau de la narration : là aussi, une jeune femme désoeuvrée rencontre un homme plus âgé et parcourt à ses côtés un chemin qui redonne un sens à sa vie ; là aussi, les protagonistes souffrent d’une absence de concret dans leur quotidien, de but dans leur existence, de vie à la hauteur de leurs rêves. Elle se joue encore au niveau de la poésie visuelle et sonore qui imprègne ces films. Folkestone, ville portuaire du Kent, est par bien des égards une arène semblable au Tokyo de Coppola ou au New Jersey de Braff. Mais à la différence de Lost in Translation et Garden State, Everyone’s Going to Die est une oeuvre romantique qui délaisse la romance. Ce n’est pas d’amour qu’il s’agit, mais d’espoir, de renouveau et d’acceptation.

Everyone’s Going to Die fait partie de ces films au potentiel culte et générationnel

Ray et Melanie, duo à l’alchimie remarquable, doivent beaucoup aux comédiens qui les incarnent. Nora Tschirner, musicienne et comédienne allemande reconnue dans son pays mais méconnue sous nos longitudes, apporte au personnage de Melanie douceur et légèreté. Sa vivacité vient sans cesse contrebalancer la mélancolie qui l’habite et fait de Melanie une contradiction emblématique de la jeunesse : tournée vers un avenir qu’elle ne peut s’empêcher de redouter. Mais c’est surtout Rob Knighton (Ray) qui bouleverse et secoue le spectateur. Poseur de moquette dans la vie civile, arrivé dans le monde du cinéma par hasard, Rob est l’une des véritables révélations du film. Brinquebalé par la vie, mal à l’aise dans un rôle qui n’est pas le sien, le personnage de Ray se nourrit du jeu tout en retenue, introspection et mutisme de Rob. Un talent brut, un physique coupé à la serpe à la Mads Mikkelsen, un premier film comme Everyone’s Going to Die en guise d’écrin, Rob Knighton se voit ouvrir les portes du 7ème art et devrait sans peine s’y faire sa place.

Il y a bien d’autres choses qui font de Everyone’s Going to Die un film marquant – du budget de moitié inférieur à celui d’un court-métrage aux dialogues réalistes et incongrus à la fois. Mais, s’il ne fallait s’attarder que sur un dernier point, ce serait la musique. Ni parasite ni illustratrice, elle est pensée en harmonie avec la poésie visuelle et narrative du film. La bande originale est disponible au Royaume-Uni, en attendant de l’être en France, et il serait tout aussi dommage de passer à côté que de manquer la sortie du film. Notamment pour la découverte du groupe allemand Prag, dont fait partie la comédienne Nora Tschirner et qui, par ses mélodies douces, ses tempos rock et jazz, ses cordes et cuivres, contribue à la beauté de ce premier long-métrage. Everyone’s Going to Die fait partie de ces films au potentiel culte et générationnel, qui au hasard des programmations voient leur avenir assuré ou réduit à néant. Chaque semaine, la concurrence est rude et les premiers films d’illustres inconnus faisant la part belle à l’histoire plutôt qu’aux stars ne partent pas gagnants. Mais il est des trésors qu’il serait idiot d’ignorer. Lost in Translation et Garden State ont marqué les années 2000, le film des Jones devrait sans peine marquer les années 2010. Car Everyone’s Going to Die est ce que Garden State aurait pu être s’il avait eu l’intelligence de s’arrêter cinq minutes plus tôt.

Everyone’s Going to Die. Un film britannique des Jones. Avec Nora Tschirner et Rob Knighton. Genre : Comédie. Durée : 1h 23. Distribution : ARP. Sortie le 9 juillet 2014

Vinciane Mokry

Tombée de son berceau dans les livres, tombée de son vélo dans l'écriture, tombée devant les films de Wilder en VO à 11 ans et tombée encore plus tardivement devant la télé, Vinciane se nourrit d'imaginaire. Depuis, avaleuse de séries en tout genre, avec une prédilection pour les jolies créations de HBO, elle s'efforce aussi de découvrir les quelques pépites dissimulées dans la fiction française. Après tout, étant scénariste, il lui est bon de se tenir informée de la concurrence...

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