Livres

Filmer, dit-elle…Le cinéma de Marguerite Duras

L’œuvre cinématographique de Marguerite Duras est à l’honneur en cette fin d’année 2014, année qui célébra le centenaire de sa naissance et vit fleurir un nombre incalculable d’hommages et d’événements. Un livre, une rétrospective et une exposition nous permettent aujourd’hui d’en mesurer la persistance et le pouvoir durable de fascination et de mystère.

Comment aborder Marguerite Duras, cinéaste ? Comment appréhender une œuvre qui ne ressemble à aucune autre, dont les frontières à cerner ont certainement moins à voir avec ce qui délimite le cinéma de la littérature, qu’avec la séparation montré/in-montrable ? On parla, sans doute à tort, d’écriture filmique à propos de ses livres, puis de cinéma littéraire à propos de ses films. On sait d’ailleurs que les livres devinrent des films, puis que ce sont les films qui devinrent des livres. Sans parler des pièces de théâtre, des émissions de télévision, des articles de presse, qu’elle a pu signer tout au long de sa vie, et qui forment comme un écho supplémentaire à ses productions filmées. Mais là encore, envisager les choses selon une idée de primauté et d’adaptation serait simpliste et biaisé. Duras, c’est avant tout une musique, déconcertante, intime, magique, radicale, qui s’est déployée sur toutes les surfaces où pouvaient se projeter ses vibrations si singulières.

Face au dédale que constitue son œuvre filmée, l’ouvrage à plusieurs entrées édité par Capricci, est un précieux fil d’Ariane pour parvenir au cœur de sa démarche de réalisatrice. Le livre mêle à la fois de passionnants textes critiques et analytiques, à la tonalité parfois lyrique, quasi-amoureuse (mais aimer Duras, n’est-ce pas l’aimer complètement, follement ?), et des entretiens avec Marguerite elle-même, republiés ou retranscrits pour l’occasion. Dans un texte subtil et riche, magnifiquement intitulé 30 000 ans devant la mer, Philippe Azoury pose les bases. « De la même façon qu’elle a détruit la littérature, en posant la phrase sur la table pour regarder comment elle pouvait réussir à faire résonner le nouveau Mot, elle a, pour ainsi dire, posé le cinéma sur la table en le prenant pour ce qu’il est, matériellement : non pas une histoire, non pas des acteurs, jamais une incarnation de l’une par les autres, mais tout simplement un accord d’images et de sons. » L’accord durassien, sa musica à elle.

Duras Depardieu

Tabula rasa

Déçue par la majorité des adaptations qui avaient été faites de ses propres livres (René Clément, Marin Karmitz, Peter Brook s’y sont collés, et souvent cassé les dents), Marguerite Duras décide de passer elle-même derrière la caméra, une première fois en co-réalisant La Musica (avec Paul Seban en 1966) et puis surtout avec Détruire dit-elle (1969), son premier long métrage en toute autonomie. Dès le départ, l’envie de s’éloigner du cinéma « classique » et commercial est prégnante. Plus encore, c’est à une désarticulation du langage cinématographique que s’attaque Duras, tout du moins de celui qui l’a précédé, démarche qui culminera dans un film comme L’Homme atlantique (1981) et ses plans complètement noirs, entérinant la disparition de l’image par un travail progressif d’élimination. A l’image de ce néant, de cette « nuit noire des origines, (ce) point caverneux par où remontent les mots », esquissée par Azoury, répond l’image de l’enfance, de l’audace joyeuse développée par Fernando Ganzo dans la dernière partie du livre. Marguerite Duras a « filmé comme un petit enfant », écrit-il,  « sans peur du ridicule, en revenant à l’état originel du langage, vierge, donc fertile, comme si la parole n’avait jamais été filmée. » Et peu l’avaient osé avant elle. Elle-même dira vouloir « reprendre le cinéma à zéro, dans une grammaire très primitive, très simple. » Un geste cinématographique autant que politique.

Refléter plutôt qu’incarner

Son travail sur le vide se retrouve dans son approche de l’acteur. Dans un texte explorant les lieux durassiens, et en particulier la maison, Pierre Eugène assure que les acteurs, chez Duras, n’expriment pas, n’incarnent pas vraiment. Selon elle, « la méprise du cinéma mondial, c’est de croire que les gens sont représentables ». Dans ses films, au contraire, les acteurs fonctionnent « comme de pures surfaces réfléchissantes », écrit le journaliste, « comme s‘ils occupaient le bord de leur corps plutôt que l’intérieur. Ils accueillent quelque chose qui vient du dehors. ». Dans un entretien de 1973 entre Xavière Gauthière et Marguerite Duras pour le journal Le Monde, la journaliste s’étonne de ne pas reconnaître Delphine Seyrig dans La Femme du Gange et India Song, totalement transformée, « comme si elle était passée par quelque chose qui l’avait tuée, et que maintenant, elle était une autre ». Une présence fantomatique.

Marguerite cuisinière

Bien qu’ayant poussé le cinéma dans sa modernité la plus absolue, le cinéma de Duras ne s’inscrit dans aucun mouvement connu. Azoury constate que son cinéma n’a pas cherché à dialoguer avec celui de ses contemporains, chantres de la modernité cinématographique que sont les Godard, Straub, Garrel, Akerman ou Eustache, ne pouvant se laisser « encercler par d’autres questions que celles qui la hantent. » Dans un entretien avec Jean Narboni et Jacques Rivette pour Les Cahiers du Cinéma en 1969, Marguerite Duras confie que, pour son premier long métrage, « il n’y avait pas d’idée de film, mais il y avait l’idée d’un livre, (…) d’un livre qui pouvait être à la fois soit lu, soit joué, soit filmé, et [elle] ajoute toujours : soit jeté. » Dans toute son œuvre, chercher ce qui relève du cinéma, de la littérature serait peine perdue. India Song n’est il pas sous-titré « texte théâtre film », comme le souligne Stéphane Bouquet ? Remettant inlassablement son ouvrage sur le métier, reprenant les mêmes motifs, les mêmes personnages, elle a fait ses films avec ce qui ne pouvait être incorporé dans les films précédents, faisant dire à Philippe Azoury, non sans humour, que « Marguerite cinéaste, c’est Marguerite cuisinière : elle accommode les restes. »

Quel cirque !

Le livre n’est pas que théorique. L’on y voit et l’on y sent Duras au travail, sur le plateau. Notamment avec le récit du cinéaste Luc Moullet, qui s’est retrouvé producteur de Nathalie Granger (1972) plus ou moins par hasard, tourné sans contrat réel, seulement sur un « pacte de confiance mutuelle », et que Duras appelait Satan pour toutes ses petites astuces « diaboliques ». Dans sa propre maison de Neauphle-le-Château, où elle tourne le film et loge l’équipe technique, on découvre une Duras détendue, qui cuisine tout en tournant. Duras, c’est aussi une autre méthode de production, proche de l’artisanat. Une interview de Solange Mascolo, la monteuse d’India Song, la décrit en perpétuelle invention, expérimentant tout le temps, guidée par son indéfectible et profonde intuition. En 1975, sur France Culture, elle confie dans un entretien avec Paula Jacques sa perplexité face au microcosme cannois (India Song y est sélectionné, hors compétition), où il faut être vu, reconnu. « Je n’arrive pas à m’y intégrer. (…) Quel cirque ! »

Au gré d’un parcours riche de 18 films (dont 3 courts métrages), Duras aura redéployé profondément le langage cinématographique, redéfini de nouveaux rapports entre l’image et le son, entre les voix et les corps. Ganzo reprend à ce sujet la phrase-clé de Serge Daney : « les plus grands rénovateurs du cinéma français ont été des écrivains-cinéastes : Guitry, Pagnol, Cocteau, Duras. Sans compter les filmographies lyriques de Rohmer et Renoir : deux écrivains/cinéastes. » Pour s’en rendre compte, il est vivement conseillé de se procurer le précieux Filmer, dit-elle, et, surtout, de (re)découvrir ses films en salles, au Centre Pompidou, à l’occasion de la rétrospective complète qui lui est consacrée jusqu’au 20 décembre 2014. Elle est accompagnée d’une formidable exposition à la BPI du même Centre, intitulée Duras Song – Portrait d’une écriture, d’une superficie réduite, mais très documentée et intelligemment conçue en diptyque : Outside/Inside. Les événements et l’intime, tout medium confondu, forcément.

filmer dit elle

Filmer dit-elle, Le cinéma de Marguerite Duras. Editions Capricci, 18 euros.

Duras Song, Portrait d’une écriture. Exposition du 15 octobre 2014 au 12 janvier 2015 de 12h00 à 22h00, Espace presse – Bpi, Centre Pompidou, 1 Rue Beaubourg, 75004 Paris.

Marguerite Duras, Cinéaste, Cinéma et Vidéo, rétrospective de ses œuvres, du 28 novembre au 20 décembre 2014, horaires variables, Cinéma 2, Cinéma 1 – Centre Pompidou, Place Georges-Pompidou, 75004 Paris

Parce que le cinéma lui a ouvert les portes du rêve, et donc de l’exquise liberté. Parce que le cinéma lui a fait entrevoir des mondes, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, de l’infiniment sombre à l’infiniment lumineux. Parce que le cinéma lui a d’abord tendu un miroir, déformant mais révélateur. Parce qu’ensuite, il l’a traversé. Parce que le cinéma, ce satané lapin blanc, lui a fait rencontrer, sur son chemin, la musique, la peinture, la sculpture, les sciences humaines,… l’Autre ? Parce qu’un jour il a lu que « le cinéma est une amélioration de la vie » – mais ça, il ne le comprendrait que plus tard -, il se devait bien de lui rendre (un peu) la monnaie de sa pièce.

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