Films

Flore : critique

Renaissance

Le pari de Jean-Albert Lièvre était risqué. Flore, la mère du cinéaste, est atteinte d’Alzheimer. Internée dans deux institutions spécialisées, elle ne s’adapte pas à l’environnement médical et sa maladie empire à grande vitesse. Flore devient alors violente et les institutions demandent à Jean-Albert Lièvre de la placer dans un centre sécurisé. Hors de question, se dit le cinéaste. Il décide, contre l’avis du médecin, d’emmener Flore en Corse, dans la maison qu’elle possède, auprès d’une aide présente 24/24h, et sans aucun recours médicamenteux. Aujourd’hui, Flore rit, elle marche et mange seule. Mieux, elle nage.

Le documentaire de Jean-Albert Lièvre est avant tout une lettre adressée à sa mère. Mais loin de s’en tenir à un solennel message de compassion, le cinéaste semble, tout comme Flore, retrouver quelque chose (une innocence perdue ?)  à travers le double portrait qu’il réalise : le portrait d’une femme, mais aussi celui de la maladie. Car ici, l’un ne peut aller sans l’autre, et la cohabitation, d’abord tourmentée, finit par être acceptée, par le spectateur comme par l’auteur et son sujet.

La première partie du film, bien qu’elle ne soit pas une critique à proprement parler des institutions médicales « spécialisées », en fait malgré tout un portrait sombre et peu glorieux. Flore est une patiente lambda, et les réponses des médecins à ses réactions sont font à grands coups de prescriptions de calmants et autres psychotropes. Pas de traitement humain dans tout ça. Flore tombe de plus en plus malade, l’Alzheimer gagnant, petit à petit, de plus en plus de terrain. Le cinéaste se rend bien compte alors qu’il va devoir trouver des solutions par lui-même, trouver une alternative aux institutions médicales, visiblement dépassées par le cas de Flore, fondamentalement incapables de s’en occuper.

Flore rejoint le sillon d’un cinéma positif. Il exalte la relation de l’Homme à la nature et ne manque pas de poser un questionnement sur nos institutions.

Le reste du film est non seulement un superbe hommage à la faune et la flore (et à la Corse, décor de cette histoire), mais il interroge aussi la nature humaine. Difficile de ne pas sourire face à cette femme, certes malade, mais non moins heureuse, si ce n’est plus encore. Il semblerait que les maux de la société se soient effacés, et qu’il ne reste, en dehors du langage, que l’insouciance et l’émerveillement de l’enfance. Quels que soient les effets des médicaments, le contact avec la terre, le sable, les plantes et l’eau semble indéniablement plus efficace contre Alzheimer que les composants chimiques. Faut-il s’en étonner ? Si le contact à la terre favorise la renaissance de Flore, elle est fortement aussi engagée par la présence et l’aide d’une équipe attentive et aimante autour de la vieille dame. A cet égard, s’ajoute aux bienfaits de la nature les soins de Tsomo, une tibétaine qui appelle Flore « maman » et lui procure massages et soins à base de plantes ou légumes (les nouvelles pratiques de la médecine dite « douce »).

Flore rejoint le sillon d’un cinéma positif. Le film exalte la relation de l’Homme à la nature et ne manque pas de poser un questionnement sur nos institutions. En outre, loin de l’opinion commune faisant d’Alzheimer une maladie ingérable et intenable, Flore nous invite à la voir autrement moins dramatique – le regard du réalisateur jouant pour beaucoup. La sérénité qui règne dans la seconde partie du film émeut, tranchant avec l’apprêté des traitements filmiques réservés d’ordinaire à ce sujet. Ne pas voir le verre à moitié vide, mais plutôt le verre à moitié plein, c’est ce que Lièvre nous invite à faire. Il livre ici une histoire superbe, soutenue par une photographie lumineuse, mêlant prises de vues composées, vidéos de téléphone portable et autres petites caméras, truffant l’image d’archives, construisant des timelaps. Un film ambitieux dans sa forme plurielle et profondément humain dans son approche. A ne pas manquer.

Sortie en salle le 24 septembre 2014; réalisé par Jean-Albert Lièvre; durée : 1h33; Distributeur : Happiness Distribution.

Marc-Aurèle Palla

L'Art, comme la religion, est un moyen de s'élever. Mon chemin de croix, c'est le Cinéma.

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