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La Forme de l’eau : Le cœur du monstre

forme-de-l-eau-afficheIl était une fois un jeune cinéaste fou(gueux) qui n’avait d’yeux que pour les bestiaires de créatures toutes plus merveilleuses les unes que les autres. Aujourd’hui ce (moins) jeune cinéaste est lui-même devenu un monstre, sacré, qui, avec La Forme de l’eau, a produit l’une des plus belles déclarations d’amour au 7ème Art. L’extase guette.

L’esprit du Mexicain pense à son objet pur et parfait depuis son premier chef d’œuvre, Le Labyrinthe de Pan, dont La Forme de l’eau est le pendant solaire. Pour nourrir son fantasme de gamin, Del Toro, grand enfant de 53 ans ne réinvente pas son cinéma. Au contraire, il tourne même une “énième” histoire de monstre, comme dans ce genre qu’il vénère tant, loué ici sous toutes ses formes. Largement inspiré par La Créature du Lac, petit chef d’œuvre fantastique des années 1950 réalisé par Jack Arnold, La Forme de l’eau ne réinvente pas l’esthétique unique du réalisateur de Cronos. On est plutôt devant la synthèse de ses précédents essais. Un monstre, une fuite du réel vers la fantasmagorie et un fond politique brûlant. Nous étions en pleine Espagne franquiste pour Le Labyrinthe de Pan, nous sommes ici en pleine Guerre froide. Mais si le cadre est coutumier, les enjeux sont un peu différents. Car, avant tout, le récit est une comédie noire romantique, monstrueuse, comme pouvaient l’être La Belle et la Bête de Jean Cocteau ou le Darkman de Sam Raimi. Deux espaces s’affrontent alors : le poétique, incarné par la radieuse Sally Hawkins dont le mutisme et l’optimisme font s’envoler les plus aigris vers des cieux de bonne humeur; de l’autre côté, un espace plus terre à terre, gouverné par la paranoïa et la crise des missiles cubains, et une routine sommaire de balayeuse pour l’héroïne.

la forme de l'eau de guillermo del toro

La beauté plastique et la maîtrise totale de Del Toro illuminent le film. Un trajet en bus est à l’origine d’un plan fabuleux dans lequel deux gouttes finissent par s’assembler comme deux amoureux qui auraient trouvé le chemin unique de la passion. C’est un peu la métaphore de ce portrait doux-amer d’une bande de laissés-pour-compte, de marginaux, qui par leur handicap ou leur orientation sexuelle (formidable Richard Jenkins), n’ont pas de place dans cette Amérique des sixties qui refuse encore que les noirs s’asseyent au comptoir des bars. Du fait de son mutisme, Elisa est considérée comme une simplette par certaines de ses collègues. Et bien sûr la “créature” inhumaine, malgré un corps musculeux et des sentiments bien humains, n’a tellement pas sa place qu’il faut la tuer. La romance est le salut à ce contexte social de la norme dans lequel tout le monde cherche un peu l’amour. Celui-ci se cultive comme dans une comédie musicale à Broadway et on ne remet pas un seul instant en question le coup de foudre détonnant qui se produit sous nos yeux. Deux monstres (la muette et l’amphibien) se trouvent simplement, naturellement. Comme dans tout conte de fées. Et l’irréel se réalise.

la forme de l'eau de guillermo del toro

Le scénario évacue d’emblée la rencontre amoureuse pour ne se focaliser que sur ses conséquences. Dans le monde de comédie musicale auquel appartient Elisa, tout est possible. Et l’optimisme forcené auquel elle s’accroche reste peut-être l’événement le plus surnaturel du récit. Fuir dans la nuit avec son amant mi-dieu mi-monstre, enfermé dans un laboratoire au cœur de la course scientifique qui oppose Russes et Américains ? Ce n’est pas vraiment ce qu’elle remet en question. C’est le sens de cette fabuleuse réplique signée à son voisin sceptique : sommes-nous humains, nous, si nous acceptons de laisser torturer cet être vivant ? Il s’agit là d’une scène hors du commun parmi tant d’autres, dans le film somme(t) de Del Toro, arrivé à la maturité de son art avec l’oeuvre “adulte” que l’on attendait de lui. S’il puise largement dans de nombreux genres (film de monstre donc, film romantique, film musical, film politique), le réalisateur œuvre surtout à en extraire des images iconiques, sous-marines pour les plus belles. Il crée une forme d’amalgame assez sublime entre toutes ses imageries tout en les rattachant à un univers, son imaginaire, qu’il n’a jamais trahi. La puissance monstre de ses images emporte tout sur son passage, même les scories tendres. Les plus beaux récits sont ceux qui ne démordent pas de leur volonté de raconter une histoire. Celle de la douce Elisa restera longtemps.

La Forme de l’eau (The Shape of water). Un film de Guillermo del Toro. Avec : Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins, Doug Jones… Distributeur : Twentieth Century Fox France. Durée : 2h03. Sortie en salles : 21 février 2018.

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