Cannes 2014,  Films

Foxcatcher : critique – Cannes 2014

Maintenant, battez-vous

Des boxeurs (Warrior, Fighter), des catcheurs (The Wrestler), et maintenant des lutteurs sur grand écran. Le cinéma, ces derniers temps, semble être friand de combats rapprochés, de sueur perlée et de pec’ gonflés. Dans Foxcatcher, nous n’échappons pas à la règle des trois « m » : muscles, mandales et malheurs. Après Le Stratège (et le base-ball en toile de fond), Bennett Miller se remet au sport, racontant ici l’histoire de deux frères qui luttent (au sens figuré comme au sens propre) pour être les meilleurs. Leur but ? L’or aux Jeux Olympiques de Séoul. Nous sommes au milieu des années 1980 et le drame viril qui va se jouer défraiera la chronique – le fameux « inspiré de faits réels » s’affiche dès l’ouverture comme un mauvais présage. 

Miller surfe donc sur les thématiques habituelles de son cinéma (la manipulation, les rapports de force), placées ici sous une lumière crue.

Bennett Miller met en scène les relations ambiguës et oppressantes qui se tissent entre trois hommes : les deux frères lutteurs, Mark et Dave, et John du Pont, un fils à maman qui n’a jamais su trouver grâce à ses yeux et qui en souffre violemment. Pour lui prouver qu’il n’est pas qu’un riche incapable, John décide de faire construire un centre de formation et d’entrainement grand luxe pour lutteurs (il n’ a plus l’âge de jouer avec G.I Joe et Ken, alors il se sert de vrais athlètes, les choisissant dociles, pour jouer à la poupée). Il promet à ses recrues de les couvrir de l’or dont ils rêvent tant. Miller surfe donc sur les thématiques habituelles de son cinéma (la manipulation, les rapports de force), placées ici  sous une lumière crue  (celle des gymnases) – et ce dès la première séquence (scène de lutte entre les deux frangins qui en dit long sur la suite). Miller appuie alors sur les batailles d’égo et d’orgueil dans lesquelles sont pris les trois protagonistes. Il trouve la manière de justement chorégraphier ces batailles au travers des scènes de lutte qui virent aux duels avec une charge dramatique certaine. Le titre du film annonce bien sa couleur : c’est une partie de chasse qui se joue sous nos yeux, une partie de chasse sans limite. Bang, bang.

Dans le rôle de la proie, Channing Tatum (bluffant), dans celui du chasseur, Steve Carell (contre-emploi étonnant) et enfin dans le rôle du chien de garde, Mark Ruffalo (méconnaissable). Trois acteurs qui prennent des risques, qui se mouillent. Carell s’affranchit de son personnage de comique de service (qu’on adore) pour se transformer en monstre ordinaire (aidé par une prothèse nasale qui lui donne l’allure d’un méchant Gargamel) – et le résultat est scotchant. L’équilibre entre les trois têtes d’affiche, Miller le trouve et ne le lâche plus, n’essayant pas à tout prix de faire performer ses acteurs (comme c’est l’usage aujourd’hui – American Bluff en est l’exemple parfait). Le réalisateur adopte en effet l’attitude « less is more« , privilégiant les caractères taiseux et rugueux, l’économie de mots et les frustrations émotionnelles. Pourtant, si Foxcatcher mérite sa sélection en compétition officielle (justesse de la mise en scène, rigueur des cadres, précision du jeu des acteurs), il nous laisse un peu froids, distants. Une fiction qui, à force de vouloir se défaire du pathos, finit par grignoter les émotions primaires pourtant nécessaires aux spectateurs. Un goût d’inachevé qui nous reste en bouche. Dommage.

Foxcatcher. Film américain de Bennett Miller. Avec Channing Tatum, Steve Carell, Mark Ruffalo, Vanessa Redgrave, Sienna Miller… Durée : 2H14. Genre : Drame. Distributeur : Mars Distribution. En compétition officielle Cannes 2014. Sortie en salles en novembre 2014.

Ava Cahen

Profession : journaliste - chargée de cours à Paris Ouest Nanterre La Défense. Religion : Woody Allen (Dieu à lunettes). Série culte : Friends. Réalisateurs fétiches : Allen, Scorsese, Polanski, Dolan, Almodovar, Desplechin,... Ce que je n'aime pas : les films moralisateurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *