Films

La French : critique

Connexions américaines

La tradition du thriller à la française, du polar grand public, semble depuis quelques années se perdre pour être remplacée dans l’esprit populaire par une approche cinématographique tendant vers le drame ou la comédie sociale. Mais les espoirs du genre, les Olivier Marchal ou Florent Emilio-Siri, semblent avoir disparu dans l’ombre après quelques essais ambitieux mais de qualité inégale. Soucieux de rendre sa noblesse au genre, Cédric Jimenez se penche sur l’histoire vraie de la French Connection pour offrir au public un crime epic de grande ampleur qui, malgré ses nobles intentions, ne parvient pas à se hisser à la hauteur de ses références.

Au coeur de La French, un duel opposant deux hommes dans Marseille, en 1975 : d’un côté, le juge Pierre Michel (Jean Dujardin), fraîchement attaché au grand banditisme, et de l’autre, Gaëtan Zampa (Gilles Lellouche), qui règne sans prétendant à la tête de la French Connection, pègre locale exportant de l’héroïne vers les Etats-Unis.  L’affrontement de l’ordre et du crime, de la morale professionnelle et de la violence survivaliste. La dichotomie des personnages et le parti-pris d’explorer à part égale leur vie, leurs ambitions et leurs doutes donnent au film une profondeur dramatique intéressante. Jimenez opte ainsi pour une vision réaliste et humaine de ces deux hommes, sortie des clichés manichéens dans lesquels il aurait été si simple de tomber. L’absence de subtilité dans les portraits de caractères est temporisée par une volonté claire d’en faire des figures dramatiques crédibles au-delà des archétypes du genre.

On retrouve dans cette volonté une influence moderne, venue des oeuvres de Michael Mann, Martin Scorsese ou James Gray. Le film se permet d’ailleurs plusieurs références directes à ces réalisateurs. La sérénité bleutée de l’appartement en bord de mer habité par Zampa rappelle celle du domicile de McCauley dans Heat, les agressions de couleur dans la boîte de nuit font écho aux jeux de filtres déployés par Mann dans Manhunter, tandis que le montage introductif sur les actions de la French Connection semble être un hommage direct au Casino de Scorsese. Les actions des personnages sont soumises à une approche réaliste, imprégnée des codes et procédés d’écriture des films s’intéressant à des professionnels experts en leur domaine et souffrant humainement du poids de leurs amibitions. Michel et Zampa sont les pendants 70’s du duo McCauley / Hannah de Heat, s’offrant même une scène évoquant par sa mise en scène et par l’écriture de son dialogue l’entretien culte qui réunissait Pacino et De Niro. Mais là où les cinéastes américains se sont intéressés à une vie nocturne, cachée sous les lumières de la ville, Jimenez fait de son film une fresque solaire, baignée dans la moiteur du sud de la France. La French opère au grand jour, au vu et au su de tous.

Jimenez fait de son film une fresque solaire, baignée dans la moiteur du sud de la France

L’ambition du film est toutefois partiellement minée par des erreurs scénaristiques transformant les références en objectifs que Jimenez cherche à atteindre, sans jamais réellement les toucher. La grandeur de Casino ou des Infiltrés repose sur l’humanité des détails, dans l’approfondissement optimal des personnalités par l’action et le dialogue. La French faillit sur ces aspects. Quelques « raccords d’écriture » hasardeux viennent restreindre la crédibilité de l’univers développé par Jimenez : des personnages évoqués comme importants, mais jamais réellement introduits, d’autres laissés pour compte niveau développement (comme le brutal et ambitieux “Fou” joué par Benoît Magimel). De même, la qualité des dialogues oscille largement en fonction des acteurs et personnages. Du côté de l’ombre, Gilles Lellouche est monumental, quelque part entre le gangster honorable que campait De Niro dans Heat et le subtil mais menaçant Sicilien campé par Christopher Walken dans True Romance. Droit, noble mais fragile, le personnage de Zampa est de loin le plus intéressant du film. Face à lui, Dujardin peine à stabiliser ses qualités de jeu dramatique, mal servi par un personnage écrit à gros traits et doté de dialogues étonnament creux – comme lors de sa scène d’introduction face à une jeune junkie qu’il tentera de sauver plusieurs fois. Cette différence de traitement est finalement ce qui fait le plus de mal à La French.

A force de regarder de l’autre côté de l’Atlantique, Jimenez semble dépasser par ses objectifs artistiques. Si La French ne peut réellement prétendre être une réussite, cette ambition de se placer à la hauteur des grands noms du thriller moderne pourrait néanmoins aider à redonner goût au grand polar, au crime epic à la française, une tendance manquant cruellement à un paysage cinématographique où le genre policier est pourtant bien présent. En créant cette nouvelle connexion cinématographique entre la France et les Etats-Unis, Cédric Jimenez pourrait se poser comme le prochain grand nom du drame policier.

La French. Un film français de Cédric Jimenez. Avec : Jean Dujardin, Gilles Lellouche , Céline Sallette, Mélanie Doutez, Benoît Magimel… Genre : Drame policier. Durée : 2h15. Distribution : Gaumont Distribition. Sortie en salles : 3 décembre 2014.

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