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Irresponsable : entretien avec Frédéric Rosset et Sébastien Chassagne

Article publié le 19 juin 2016. Rediffusion de la série à partir du 29 septembre 2016 à 20h40 sur OCS City.

En l’espace de quelques années, OCS est devenu un des acteurs majeurs du paysage sériel français, imposant un label comique novateur grâce à des séries comme Lazy Company ou encore Q.I. Le 20 juin 2016 à 22h30, OCS City lance Irresponsable, sa nouvelle création, présentée en exclusivité au dernier festival Séries Mania. Une série décalée et hilarante qui parvient avec brio à revisiter le thème éculé de l’adulescence sur un ton acidulé. L’irresponsable, ici, c’est Julien, la trentaine, gentiment lunaire et débonnaire. Revenu vivre chez sa mère en banlieue parisienne, il tombe par hasard sur Marie, son amour d’adolescence, disparue sans explication et se découvre bientôt père d’un ado de 15 ans. Commence alors pour Julien un long périple vers l’âge adulte et ses responsabilités… Interview croisée de Frédéric Rosset, créateur de la série, et Sébastien Chassagne, son acteur principal.

Le projet d’Irresponsable est né au cours de la première promotion « Création séries télévisées », lancée par la Fémis en 2013. Pouvez-vous nous parler de sa genèse et de son développement ?

Frédéric Rosset : Le premier semestre de la formation était consacré à l’écriture d’un « spec», un épisode lambda d’une série existante, sous la supervision de l’auteur principal. Ensuite, nous avions six mois pour créer notre propre série, en écrire la bible et l’épisode pilote, accompagnés d’un tuteur, en l’occurrence Vincent Poymiro, créateur de la série Ainsi soient-ils. À l’issue du diplôme, trois séries, dont Irresponsable, ont été retenues pour être pilotées. Je dois dire que cette formation a été un cadre idéal pour apprendre et créer. D’habitude, écrire est un travail solitaire et il est difficile de trouver des interlocuteurs dans la production. Là, je me suis vraiment senti accompagné, d’autant que la société de production Tetra Media Fiction, et notamment Antoine Szymalka, se sont montrés intéressés dès ma sortie de la Fémis. J’ai une chance inouïe d’avoir pu tourner ma première série aussi rapidement. J’ai conscience d’avoir brûlé des étapes, normalement on continue longtemps à travailler pour les autres avant de pouvoir espérer travailler pour soi. J’ai créé et écrit les arches narratives de la série seul, ainsi que trois épisodes. J’ai ensuite co-écrit six épisodes avec ma sœur, Camille Rosset, et le neuvième avec Maxime Berthemy. C’est Émilie Noblet qui a réalisé l’épisode pilote pour la Fémis, également projeté au Festival Séries Mania en 2015. C’est à cette occasion que nous avons trouvé Sébastien Chassagne et une première partie du casting. Au même moment, Tetra Media Fiction démarchait OCS pour la diffusion. Nous avons eu beaucoup de chance de tomber sur une chaîne qui laisse vraiment sa chance aux jeunes auteurs.

Sébastien Chassagne : Même si le premier épisode d’Irresponsable a été tourné un an plus tard, il ne faut pas oublier le pilote réalisé par Émilie Noblet. C’est lui qui a permis d’apporter un premier rayonnement médiatique à la série. Par exemple, j’ai récemment été reconnu en Belgique, sur un parking de Carrefour Market à Etterbeek, par un type qui avait vu le pilote à Los Angeles !

La figure du « showrunner », sorte de chef d’orchestre à l’américaine, semble s’imposer peu à peu dans le processus de création des séries françaises, avec des résultats mitigés, à l’instar des récentes séries Marseille (Netflix) ou Le Bureau des légendes (Canal +). Dans Irresponsable, vous avez préféré laisser les commandes de la réalisation à Stephen Cafiero. Pouvez-vous nous expliquer votre choix ?

Frédéric Rosset : En fait, tout dépend du projet. Dans le cas de Marseille, il s’agit d’un fonctionnement « à l’ancienne », avec un scénariste (Dan Fanck, NDLR) qui confie l’univers visuel à un réalisateur (Florent Emilio Siri, NDLR). Au vu de la réception critique de la série, il semble y avoir eu bataille d’égos entre les deux… La fabrication du Bureau des légendes se rapproche quant à elle des méthodes américaines avec ce fameux « showrunner », ici Eric Rochant, qui a piloté l’ensemble de la création tout en déléguant l’écriture et la réalisation de plusieurs épisodes. Dans le cas d’Irresponsable, faire appel à un réalisateur tenait plus de la logique que du choix délibéré. Nous étions dans une économie de moyens proche du court métrage, qui nous obligeait à tourner une saison entière (10 épisodes de 22’, NDLR) en 23 jours. Nous avons du tourner en « crossboardé », c’est-à-dire par décors et non par épisodes. Il nous était donc impossible de recourir aux mêmes techniques que celle du Bureau des légendes, à savoir un réalisateur par épisode, il nous fallait absolument garder le même pour toute la saison. Il n’a jamais été question que je réalise moi-même, d’abord parce que j’étais toujours en train d’écrire au moment de lancer la préparation du tournage et puis parce qu’il nous fallait un très bon technicien de l’image, très réactif et capable de tourner en 23 jours. Un réalisateur en adéquation totale avec le projet, doté d’une vraie vision d’auteur, capable de porter l’unité du regard et du point de vue et pas un simple faiseur. Nous avons donc lancé un casting de réalisateurs avant de trouver Stephen Cafiero. Nous avons choisi les comédiens ensemble, beaucoup discuté au moment de la préparation, puis aux étapes de postproduction, afin de déterminer une direction artistique commune. Je me suis rendu sur le tournage de temps en temps mais je me suis montré discret, spectateur, afin de ne pas perturber le travail de Stephen et d’éviter le phénomène du « monstre à deux têtes ». Quand j’avais des remarques, c’est toujours à Stephen que je m’adressais, jamais aux comédiens ou aux techniciens. C’est vraiment Stephen qui allait au charbon, que ce soit au moment du tournage ou du montage et il a vraiment su imposer sa patte, son regard. Tout s’est passé en bonne intelligence, c’est une vraie chance de l’avoir trouvé.

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Sébastien Chassagne : Concernant le rôle de « showrunner », je parlerais plus de directeur artistique. Je suis actuellement entrain de tourner dans la série Transferts, prochainement diffusée sur Arte, où les deux producteurs sont également les auteurs. Effectivement, ils viennent régulièrement sur le tournage et supervisent l’artistique. Sur Irresponsable, c’était rassurant d’avoir le regard de Frédéric, de pouvoir le consulter sur ce qu’il avait imaginé et d’avoir un retour immédiat sur les scènes auxquelles il assistait. Nous nous étions vus avant le tournage mais j’ai essentiellement préparé mon rôle avec Stephen Cafiero chez Tetra Media Fiction.

Avec Stephen, nous avons pris le parti de laisser exister chaque situation tout en poussant les curseurs de la comédie […] parfois jusqu’à l’absurde.

Irresponsable se situe au carrefour d’influences diverses : des comédies américaines de Judd Apatow, en passant par les comédies françaises des années 1990 et l’univers de la BD. Pourtant, vous avez réussi à proposer une série originale, plus basée sur les dysfonctionnements du réel que sur les gags à proprement parler. La réalisation, le rythme et le phrasé heurté de Julien s’en font d’ailleurs l’écho : Stephen Cafiero a privilégié les plans larges et fixes, donnant l’impression de personnages qui s’agitent dans une boîte. Comment êtes-vous parvenus à instaurer ce ton si original et décalé ?

Fréderic Rosset : C’est surtout à la réalisation et au jeu des comédiens qu’on le doit ! Avec Stephen, nous avons pris le parti de laisser exister chaque situation tout en poussant les curseurs de la comédie, notamment en étirant les gags, parfois jusqu’à l’absurde. Venant tous les deux parallèlement de la BD et de l’illustration, ça nous tenait à cœur de matérialiser cet univers. Cette impression est également renforcée par le choix des costumes : les personnages ont des codes couleurs propres et des vêtements facilement identifiables. Dans un épisode, Julien et son fils placent un seau au dessus d’une porte qui, en s’ouvrant, vient fracasser la tête du prof de maths. Cet exemple illustre bien notre volonté de recourir à la fois à des codes « BDesques », suivis d’un retour au réel souvent fracassant pour le personnage de Julien. Ensuite, c’est la capacité d’improvisation des comédiens qui donne le rythme comique. En réalité tous les personnages ont une « backstory » dramatique, ils sont dans une logique d’éloge de l’oubli. Chacun vit sa trentaine d’une manière différente et mon but était de réunir deux personnages antinomiques, Julien et Marie, pour nourrir des situations de comédie réelles et pas seulement un ton.

Sébastien Chassagne : C’est vrai qu’il est difficile de rendre à l’image ce contrat type Gaston Lagaffe sans avoir à mettre en scène le passif de chacun des personnages de manière trop psychanalytique ou obscure. Beaucoup d’entre nous venaient du théâtre, on avait beaucoup de points communs dans la manière d’aborder nos personnages. Nous avons beaucoup discuté de la place du réel dans chaque situation et de la manière de monter ou baisser les curseurs de la comédie selon les endroits. C’est un point d’équilibre qui est très difficile à trouver mais qui, dans le cas d’Irresponsable, a paradoxalement été rendu possible par la compression du tournage. La rapidité d’exécution qui nous était imposée et l’unité des décors a finalement amené quelque chose de très enivrant, proche du rythme théâtral. Nous nous sommes retrouvés dans une méthodologie commune qui consistait à nous réapproprier la dramaturgie. Ce qui fait qu’une pièce de théâtre ou qu’une série marche, c’est précisément la capacité des comédiens à rendre un jeu vivant, fluide, dont on a l’impression qu’il est improvisé. Notre parcours passe alors par l’analogie et la réappropriation des dialogues de Frédéric. Beaucoup de méthodes théâtrales s’appuient d’ailleurs sur ce type de jeu, qu’il s’agisse de la retranscription orale d’un texte, de son souvenir, du recours au monologue intérieur etc. C’est précisément le rythme heurté qui rend notre jeu vivant et fait que les spectateurs peuvent adhérer au ton de la série. Personnellement, j’aime bien le côté lacunaire du passif des personnages, aucun ne semble vraiment avoir questionné sa propre identité, ils naviguent tous à vue et sont essentiellement dans le moment présent. Par exemple, je suis très admiratif des films de Jacques Rivette, que j’ai revus récemment et qui ont la capacité de proposer des trames à trous psychologiques, tout en les étirant sur une longue durée alors qu’on pourrait les segmenter, les décliner en plusieurs films. Les acteurs improvisent beaucoup, ils dessinent un premier cercle de réalité et les trous sont comblés par la réflexion et l’imagination des spectateurs. Dans Irresponsable, le côté analytique est nourri en filigrane par les références perpétuelles que fait la mère de Julien à son psychanalyste, Jean-Pierre, dont on parle mais qu’on ne voit jamais. Le côté papillonnant de mon personnage vient essentiellement de son art à ne pas se questionner. Dès qu’il doit se retourner sur son passé, ses grilles de lecture changent et tout son paradigme est bouleversé, lui ouvrant parallèlement de nouvelles portes. Ne pas réfléchir sur soi est au fond un comportement très humain, qui m’a servi d’angle d’attaque sur les adulescents. D’ailleurs, vous parliez de Judd Apatow tout à l’heure, dans les références d’Irresponsable et je trouve que ses films ne sont pas toujours accueillis à leur juste mesure, particulièrement en France. Dans Crazy Amy par exemple, où il interroge l’adulescence au féminin, les personnages ne sont pas caricaturaux, les gags sont nourris par une vraie réflexion et les acteurs atteignent un équilibre très juste.

Au-delà du potentiel comique évident de l’adulescence se dessine en creux le portrait d’une génération particulière, celle de la génération Mitterrand élargie, fruit d’un énorme espoir de changements politiques et sociaux. Des enfants de soixante-huitards, à qui on a laissé tous les choix et qui, pour partie, n’en ont précisément fait aucun, par peur de trahir leurs propres idéaux. Cette dimension plus philosophique vous a-t-elle également intéressé ?

Frédéric Rosset : C’était effectivement une toile de fond intéressante. Celle d’une génération qui ne sait pas toujours où aller mais qui a conscience de ce dont elle ne veut plus. En tout cas le modèle d’éducation qu’elle a reçu l’a poussé à refuser le concept du job unique, de son côté rassurant, privilégiant l’épanouissement personnel. La génération de nos parents était beaucoup plus politisée et idéaliste de ce point de vue là. La déception qui a suivi l’élection de Mitterrand en 81 peut, dans une certaine mesure, être mise en parallèle avec celle suscitée par le mandat actuel d’Hollande, d’où peut être le côté blasé et attentiste des trentenaires en général et de Julien en particulier. En fait, dans Irresponsable, les situations s’enchaînent de manière à rendre Julien perpétuellement actif pour avoir le droit de rester passif. Vous parliez des comédies des années 90 tout à l’heure, comme référence d’Irresponsable. C’est vrai que j’ai été très inspiré par le film Dieu seul me voit (Versailles Chantiers) de Bruno Podalydès, sorti en version courte au cinéma puis en version longue, Interminable, de six épisodes d’une heure et par son pendant, Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), d’Arnaud Despleschin. J’étais fasciné par ces personnages de trentenaires des années 90 qui parvenaient à garder leur naïveté et leur capacité de doute dans un climat social qui se durcissait jusqu’à devenir carnassier. M’approchant moi-même de la trentaine, j’avais envie de recréer cet univers là tout en capturant l’essence de ma génération et de personnages spécifiques.

Sébastien Chassagne : Ce qui me semble fou, c’est combien le côté amateur et bon enfant des trentenaires d’hier s’est laissé happer par le mercantilisme de ceux d’aujourd’hui, alors qu’il aurait pu donner matière à une création folle. Les fans ont fait place aux geeks. Par exemple, le concept du « cosplay », derrière lequel il y avait une ingéniosité folle, s’est transformé en une démarche purement consumériste. Les gens sont de plus en plus assistés, ils ne parviennent pas à gérer l’impatience, à assumer la responsabilité de générer des moments de vide, de s’ennuyer et de se tourner vers l’introspection. D’ailleurs, c’est drôle, je ne sais pas si vous avez remarqué mais quand on regarde certains films ou certaines séries, on aperçoit parfois son propre reflet dans la télévision. L’étalonnage actuel est tellement sombre, comme si on effectuait un retour aux années 90, qu’on se voit en train de regarder, faisant surgir notre propre « dopplegänger » (double, NDLR) et la possibilité d’interroger sa « némésis » intérieure. En tout cas, je suis heureux qu’Irresponsable, malgré son économie de moyens et son format délibérément comique, permette également la réflexion.

Y aura-t-il une saison 2 d’Irresponsable ?

Frédéric Rosset : Disons que tous les feux sont au vert, que ce soit du côté de Tetra Media Fiction ou d’OCS. Je suis actuellement en train de travailler sur l’écriture de la saison 2, en attendant les audiences de la saison 1 !

Irresponsable. À suivre à partir du 20 juin 2016 à 22h30 sur OCS City. Créée par Frédéric Rosset. Réalisée par Stephen Cafiero. Durée : 10×22’. Avec : Sébastien Chassagne, Marie Kauffmann, Théo Fernandez, Nathalie Cerda…

N.B : Vous pourrez prochainement retrouver Sébastien Chassagne dans le téléfilm Carole Matthieu, réalisé par Louis-Julien Petit (Arte), la série Transferts, réalisée par Claude Scasso et Patrick Benedech (Arte), et L’Algorithme de Monte-Carlo, court métrage réalisé par Émilie Noblet.

Laetitia Legrix

Comédienne. J’ai longtemps traîné mes guêtres au Cinéma des Cinéastes pour dévorer des pépites et polir mon étoile. Ma drogue : l’émerveillement. J’aime autant l’absurde des Monty Python, les tempêtes sous le crâne de Woody Allen que les engagements sur pellicule de Ken Loach. Mon but : rêver et continuer d’en parler. Moteur, ça tourne, action!

2 Comments

  • maths 3ème

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    je suis effectivement d’accord avec vous; Superbe article et bonne continuation!

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