La Mort de Staline by ClapMag
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La Mort de Staline, ou la sueur froide désopilante

2 Mars 1953. L’URSS frissonne. Staline n’est plus. Le roi dictateur est mort, vive… Bonne question : vive qui ? Il va bien falloir que l’entourage du Secrétaire Général s’organise. Soixante ans plus tard, il est de notoriété commune que les quelques jours suivant ce fameux décès ont été compliqués. Avec La Mort de Staline, Armando Iannucci prend le parti d’en rire et on ne l’en remerciera jamais assez.

Après la diffusion d’un concerto live à la radio soviétique, le personnel est en panique. Staline demande un enregistrement. Manque de bol, le morceau est déjà terminé et personne n’a pensé à l’enregistrer. Le responsable, au bord de l’hystérie, oblige les musiciens à rester, enrôle de pauvres passants peu habitués aux mondanités pour applaudir et va chercher un chef d’orchestre en chemise de nuit à son appartement. L’anecdote pourrait être risible, voire grotesque. C’est même son rôle premier. Face à cette hystérie collective, difficile de s’empêcher de rire. Le sous-texte est pourtant tout sauf amusant. Dans les années 1950, comme dans les décennies précédentes, Staline est craint. Sa police secrète, le NKVD, arrête et assassine toute personne dont le nom figure, pour une raison ou pour une autre, sur les listes qu’on lui donne. Ne pas remettre au Secrétaire Général l’enregistrement qu’il demande, c’est donc risquer de se retrouver avec une balle entre les deux yeux le lendemain matin. Sans procès, sans justification, sans même une raison valable. En public, on adule Staline, le père de la nation, le bienfaiteur. En privé, on a peur, on hyperventile, on transpire. Et soudain, il n’y a plus de quoi rire.

Dès sa séquence d’ouverture, le ton est donné. La Mort de Staline va tenter un exercice périlleux. Faire rire de l’horreur. Pas celle qui fait frissonner délicieusement, pas celle qui fait sursauter. Non, celle qui donne des sueurs froides, qui fait craindre pour sa vie. Trouver le ton juste d’une tragicomédie n’est pas une chose aisée. Elle l’est sûrement encore moins lorsqu’on s’attache à raconter une histoire vraie. Car même s’il est adapté du roman graphique éponyme (publié aux éditions Dargaud), le film repose sur de véritables éléments, dont la drôlerie prend une toute nouvelle dimension une fois remise en contexte. Le Ministre de l’Agriculture qui débarque en pyjama en réunion pour être le premier arrivé ? L’entourage de Staline qui s’enivre le soir alors que le grand patron coupe son alcool à l’eau et admire le spectacle ? Les anecdotes sont avérées. On rit. Assumons-le même carrément : on n’avait pas autant ri devant une comédie depuis bien longtemps. Mais les personnages, eux, feignent la bonne humeur. Autour du Secrétaire Général, de grands noms : Khrouchtchev, le ministre de l’Agriculture en question, est de la partie, Beria, en charge du NKVD, et Malenkov, Second de Staline, le sont aussi. Des hommes fascinés par le pouvoir. Certains l’ont, d’autres en rêvent. Pour tenir les rênes de l’URSS, tous les coups seront permis.

La Mort de Staline by ClapMag   © Gaumont

Pour mener à bien ce projet un peu fou, il fallait une pointure. Armando Iannucci, véritable professionnel de la satire politique, était l’homme de la situation. Après avoir détourné les rouages du gouvernement britannique dans The Thick of it et avoir tenu la barre de la démentielle Veep pendant quatre ans, Iannucci rêvait de s’attaquer à une dictature. La Mort de Staline était faite pour lui. Le spectateur habitué aux mésaventures de Selina Meyer et son équipe de bras cassés dans Veep ne sera pas décontenancé. Autour de Staline, c’est bel et bien une bonne troupe de branquignols qui se chamaille les miettes du pouvoir. Des petites gens aux appétits démesurés et aux costumes trop grands pour eux. Servies par une excellente brochette de comédiens (Steve Buscemi, Jeffrey Tambor, Jason Isaacs, Andrea Riseborough…), la verve et l’habileté légendaire de Iannucci pour les dialogues incisifs nous épatent une fois de plus les oreilles. Ainsi peut-on entendre Malenkov, le bras droit de Staline (J. Tambor en mode Droopy), lâcher après une gaffe : « Je suis bien trop fatigué pour me rappeler qui est mort et qui est vivant ». Et un conseiller du Secrétaire Général marquer son respect pour Khrouchtchev d’un « Comment arrives-tu à courir et comploter en même temps ? ». Mais cet humour irrésistible, coincé entre le désespoir et la panique, et cette bonne humeur contagieuse ne servent jamais à dissimuler ou atténuer la gravité de la situation. Jamais Iannucci n’oublie ou sous-estime la cruauté du régime soviétique. Les mesures prises par Staline et son entourage sont drastiques, ahurissantes et d’autant plus terrifiantes qu’elles ne sont jamais éludées. L’horreur n’a jamais été aussi bien mise en valeur que par une touche d’humour. Vous riiez ? J’en suis fort aise. Et bien, frissonnez maintenant. Et ne restez pas bouche bée comme ça, c’est disgracieux ! Sans fausse note, Iannucci et sa joyeuse troupe nous mènent par le bout du nez et nous entraînent deux heures durant de cruels assassinats sans fioritures en poilades aux airs de blagues de comptoir. On ne l’avait pas vu venir. La comédie du printemps ? 

La Mort de Staline, d’Armando Iannucci. Avec Steve Buscemi, Simon Russell Beane, Jeffrey Tambor, Jason Isaacs, Olga Kurylenko. Genre : Dérision historique. France / UK / USA. Durée : 1h48. Distributeur : Gaumont. Sortie le 4 avril 2018. 

Gauthier Moindrot

Élevé dès le collège à la Trilogie du Samedi. Une identité se forge quand elle peut ! Télé ou ciné, il n'y a pas de débat tant que la qualité est là. Voue un culte à Zach Braff, Jim Carrey, Guillermo DelToro, Quentin Tarantino et Balthazar Picsou (because why not ?).

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