L'Assemblée
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L’Assemblée : on a rêvé d’un autre monde

Pendant le mouvement Nuit Debout au printemps 2016, Mariana Otero (Entre nos mains, A ciel ouvert) n’a pu résister à l’urgence de filmer ce qui se jouait sur la place de la République, convaincue d’assister à des événements historiques dans la façon de penser notre société et de se réapproprier le politique. Pour qui a un temps soit peu suivi le déroulement de Nuit Debout, de près ou de loin, la première question qui se pose semble impossible à résoudre : comment filmer et comment rendre compte d’un mouvement sans chef, tentaculaire, protéiforme, qui se réinvente sans cesse et dont les actions quotidiennes entrent en collision avec l’histoire politique officielle ? Un joyeux gloubiboulga ! 

Mais Mariana Otero trouve vite la solution qui fait sens : elle filmera la souveraineté de la parole dans « un lieu qui a matérialisé le refus d’un monde », comme le définit un des participants. Ainsi L’Assemblée se concentre sur l’espace de la place : théâtre de l’absurde, du tragique et du comique, caisse de résonance des rires de joie et des grognements de frustration, catalyseur des murmures et des chants. Mariana Otero filme la renaissance d’une utopie, celle de faire société ensemble comme on ferait famille, en acceptant chacun malgré ses différences, ses défauts, ses coups de gueule. Parce qu’on est tous dans le même bateau, quoi qu’on en dise. Parce que, de fait, on a tous notre place sur cette place de la République, synecdoque parfaite d’un pays où le verbe a toujours été roi.

Par l’importance qu’elle donne à la parole, la démarche de Mariana Otero peut paraître conceptuelle. Dans les commissions comme en assemblée plénière on passe beaucoup de temps à organiser la communication et à en définir les modalités. On réfléchit à réfléchir, on parle pour savoir comment parler. Tous ceux qui ont milité et connu la vie associative voient se rejouer là des moments vécus, avec toute la fatigue et la frustration que ce genre de débats peut engendrer. Il n’empêche que L’Assemblée parvient à dépasser la rigueur qu’induit la volonté d’un débat participatif citoyen pour en montrer les moments d’épiphanie comme l’absurdité joyeuse. On a parfois l’impression que les échanges tournent en rond, ce qui est assez joli puisque tout ce joue sur une place dont la caméra ne s’échappe jamais. Voilà comment naît du cinéma sur le terreau du réel.

Ça prend un temps de refaire le monde, voilà ce que nous montre Otero. C’est compliqué de tout réinventer, de se réinventer aussi, en partant de la base : la façon de s’exprimer, l’attention que l’on met dans ses propres mots, la précision de son vocabulaire, la façon d’offrir ses mots à l’autre comme l’attention avec laquelle on reçoit les siens. Marian Otero filme une organisation à la fois stricte et douce, obsédée par l’égalité de traitement de tous, par la générosité d’un élan collectif que tous savent au fond éphémère mais veulent prolonger le plus longtemps possible.

Dans son récit personnel de Nuit Debout, la réalisatrice choisit d’occulter la violence policière. On sent des tensions avec les forces de l’ordre à plusieurs reprises autour de la gestion du matériel utilisé sur la place, mais jamais de heurts directs, contrairement à ce qui a pu être montré dans les médias. La violence est signalée mais demeure hors champ, pour mieux se concentrer sur la bienveillance que les participants cherchent à construire, non sans difficulté. Remettre le citoyen et sa parole au centre, dans sa position paradoxale de staticité et d’action, permet de balayer d’un revers de main l’imagerie TV traditionnelle. On l’a encore vu lors de la manifestation du 1er mai : les violences ont occupé tout le récit médiatique – selon une version très éloignée de la réalité des faits au demeurant – alors que tous les moments de solidarité et de bienveillance dans le cortège ont été effacés. Dans L’Assemblée, tous les individus sont considérés avec la même importance et entendus la même qualité d’écoute. Voilà un beau geste de cinéma que de révéler cette possibilité là.

L’Assemblée. Un film documentaire de Marian Otero. Scénario : Mariana Otero. Image : Mariana Otero. Son : Aurélien Lévêque et Julien Marrant. Montage : Charlotte Tourres. Durée : 98mn. distributeur : Epicentre. Sortie en salles : octobre 2017.

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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