les-garcons-sauvages
Archives Clap!,  Films

Les Garçons Sauvages : Rêve éveillé

Bien que Bertrand Mandico tourne depuis une vingtaine d’années, Les Garçons Sauvages est son premier long-métrage. Passage réussi, grâce à un film étonnant, à la croisée du roman d’aventure et de l’équipée onirique, pensé comme une montée de sève.

Il y a deux manières de plaire au cinéma, d’emporter le spectateur. La première consiste à l’emmener sur les chemins heureux ou malheureux de l’intrigue. D’une situation initiale nous sommes, par effet d’entraînement, embarqués dans une suite de péripéties. En son cœur se trouve l’entêtante notion de progrès : progrès des personnages, évolution de leurs relations, complexité des caractères ; progression de l’histoire vers son dénouement. On reste accroché aux images par anticipation, parce qu’il faut voir la suite, parce qu’on meurt d’envie d’avancer dans la trame narrative. La seconde manière est celle adoptée par Bertrand Mandico, une manière à la fois plus mystérieuse et plus directe. Elle repose sur la force immédiate des plans, leur irrésistible magnétisme, le saisissement profond qu’ils engendrent. C’est la partie hypnotique du cinéma, son charme secret. Le monde y est comme déformé par les perceptions du metteur en scène À tel point que l’on pourrait dire de Mandico qu’il tourne comme s’il filmait un rêve. Cet aspect onirique dont on parle beaucoup à propos des Garçons Sauvages est peut-être moins dû à la présence de forts symboles phalliques fantaisistes qu’à l’atmosphère imprégnant le film, son regard oscillant entre le désir et l’hallucination.

Précisons davantage. Comme dans un rêve, des choses tout à fait inhabituelles se passent, des choses tout à fait insensées, décalées, mais qui paraissent tout à fait normales. Lorsque je rêve qu’un pingouin en chaussons me demande des allumettes, j’angoisse de ne pas trouver d’allumettes, je m’inquiète pour sa santé, je lui fais la conversation, sans m’étonner le moins du monde de la situation initiale. C’est ainsi, c’est un rêve, et ses axiomes sont indiscutables. Il en va de même pour Les Garçons Sauvages, et c’est peut-être justement ce qui le rend choquant : que tout soit à la croisée du fantastique et du fantasmatique (autrement dit, que l’on soit dans l’univers du conte), et que personne ne s’en étonne. Passé le premier émerveillement, il est normal pour les personnages que les plantes éjaculent, qu’un capitaine ait une carte au trésor tatouée sur le sexe, que les pénis, un jour, tombent… On pourrait rapidement en faire un film d’horreur, ou un film fantastique : crier ou écarquiller les yeux, sont des réactions normales devant une situation anormale. Mais comment donc qualifier des réactions anormales face à une situation anormale ? Comment donc qualifier une pure débauche d’énergie juvénile, profondément amorale ? On les qualifiera de sauvages.

Tout le point de départ du film est là. Au XIXe siècle, une bande de mauvais garçons grands bourgeois, affamés de sexe et de vice, commet l’irréparable en torturant et assassinant leur chère professeure de littérature. Ils sont alors confiés par leurs parents à un marin bourru qui, pour les redresser, les emmène sur une île mystérieuse. Monde étrange, abondant, luxurieux, véritable forêt de symboles, dans lequel tout est parfaitement inventé, où tout a une fonctionnalité fantasmée. Monde, en somme, à l’image du film. Tout y est très bien fait, tout y est trop parfaitement désigné, les symboles y sont dessinés comme des symboles et remplissent à merveille leur fonction, à peine ont-ils besoin d’une explication. Nous disions du film qu’il était tourné comme un rêve. Ajoutons ici que, si rêve il y a, il s’agit d’un rêve expliqué sur un divan, d’un rêve parfaitement linéaire, débroussaillé, prêt à être interprété, et dont la confusion et les frissons provoqués lors du sommeil ont été mis de côté.  On y aime ce goût des métaphores directes, ces agréables nuances imparfaites de la pellicule, ces actrices interprétant les garçons, ce grain créatif qui nous transporte dans un délire mesuré. On les aime comme on aime un mystère dont on saluerait l’ingéniosité, au détriment de son pouvoir de fascination. Les Garçons Sauvages est un film qui porte des coups, un film fait pour frapper l’imagination du spectateur, non pour l’émouvoir. C’est sa force, et sa limite.

Les Garçons sauvages. Un film de Bertrand Mandico. Avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Diane Rouxel, Anaël Snoek, Mathilde Warnier, Sam Louwyck, Elina Löwensohn, Nathalie Richard. Durée ; 1h50. Sortie le 28 février 2018

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *