Films

L’ordre et la morale : critique

Kassovitz-réalisateur revient à un cinéma engagé. Enfin. Mais pour le meilleur ou pour le pire ?

2000-2009 : Constat des dégâts

Tout le monde est d’accord jusqu’à présent pour dire que Matthieu Kassovitz est un excellent acteur doublé d’un très bon réalisateur. Et pourtant, les dernières années ont prouvé des faiblesses notamment dues à la personnalité de l’homme (trop diva dans l’âme comme un acteur peut l’être) pour s’affirmer comme un réalisateur sérieux. En tant qu’acteur, le compte de Kasso est vite réglé : il a toujours été bon. Malheureusement après Amen de Costa-Gavras, il déclara vouloir se consacrer uniquement au métier de réalisateur, “à moins que Spielberg ou Scorsese le demandent”. Bien vu, c’est ce que fera dans la foulée le premier des deux en l’invitant au casting de l’excellent Munich, où Kasso-acteur expose encore tout son talent.

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Côté réalisateur, c’est en revanche plus complexe. Après les excellents La Haine et Assassin(s), Kasso réalise Les Rivières Pourpres, un film déjà plombé de nombreuses rumeurs laissant entendre une production chaotique et notamment un Kasso qu’il fallait extraire de sa caravane pour qu’il vienne tourner. Le résultat est tout de même largement correct, mis à part un final sans queue ni tête (la fameuse avalanche !) dont lui-même reconnaîtra sévèrement (mais justement) le ratage sur un DVD dont les bonus restent encore une référence pour leur sens auto-critique. Vient ensuite Gothika où Kasso n’est pas très motivé non plus sur le plateau et surtout (là encore il s’agit de rumeurs de l’époque) où il n’est pas préparé. Un accident sur le plateau où Halle Berry se casse le poignet entraîna l’arrêt du tournage pendant un mois et aurait sauvé in-extremis Kasso, qui, pendant ce délai supplémentaire, aurait donc pu préparer correctement le reste du film. Gothika n’aura pas marqué les mémoires (loin de là !) et Kasso s’amusera même à dire du mal du film devant les journalistes français. Même si son attitude est perçue comme celle d’un sale gosse s’amusant à cracher dans la soupe, on peut dire pour sa défense qu’il ne s’était jamais caché d’avoir accepté ce tournage dans le but de gagner la confiance des américains en vue d’un autre projet lui étant cher : Babylon A.D. Ce sera d’ailleurs son film suivant. Mais la genèse est catastrophique et le tournage vire au cauchemar. Les rumeurs annoncent l’explosion du budget au bout de seulement trois semaines de tournage. Kasso se rend compte trop tard que la préparation est mauvaise, Vin Diesel se rebiffe contre lui, les têtes de l’équipe ne cessent d’être remplacées, le tournage est interrompu, Kasso n’est plus fiable, l’assurance se pointe sur le plateau et retire les commandes au réalisateur au profit de Kenny Bates, réalisateur de seconde équipe de Transformers et The Island, qui finira le film.

Un point commun relie ces tournages catastrophes : l’absence de compromis par Kassovitz jusqu’à exploser les limites de l’irresponsabilité. Car la réputation de Kassovitz dans le milieu se résume aujourd’hui à celle d’un irresponsable absolu, intenable, jamais fiable, complètement mégalo, et qui oublie trop souvent que des millions sont investis sur chacun de ses films. Certains concluaient (l’auteur de ses lignes) que Kasso est 100% un acteur dans l’âme, une diva, avec toutes les qualités qui vont avec mais aussi tous les défauts. C’est un réalisateur talentueux mais hors normes dans le sens le plus primaire du terme : son absence de compromission est une force qui se heurte à la réalité économique de la fabrication d’un film. D’autres, de plus en plus nombreux, le traitaient juste de “p’tit con” et ne voulaient plus en entendre parler.

2011 : L’Ordre et la morale, retour à un cinéma engagé.

Lorsqu’il annonce L’Ordre et la morale, Kassovitz ne se doute pas qu’il aura autant de mal à monter son film. Après Babylon A.D., sa réputation le précède plus que jamais. Et pourtant il y parvient, à force de conviction, de persévérance. Il y croit, il y met ses tripes, c’est un sujet qui le motive plus que jamais. Et le budget n’a pas besoin non plus d’être faramineux pour que l’essence même du film soit au rendez-vous : dénoncer le massacre de la grotte d’Ouvéa commandité par le gouvernement de Jacques Chirac à la veille des élections présidentielles de 1988. Du cinéma engagé et donc un retour à un cinéma plus viscéral, exactement là où on espérait revoir Kassovitz un jour, exactement là où on imaginait qu’il serait le plus à l’aise et où il pourrait laisser éclater (enfin) son talent de réalisateur.

Tout l’intérêt de L’Ordre et la morale réside dans bien sûr son exposition factuelle des magouilles politiques derrière le massacre de la grotte d’Ouvéa. L’aberration totale entre les enjeux électoraux et le manque complet de considération de la vie des hommes est à l’image, c’est évident. Mais sur un sujet pareil, comment aurait-il pu en être autrement ? Malheureusement si la démonstration éveille l’intérêt, l’exécution assomme par sa lourdeur et les grandes leçons de morale qu’elle assène. Les grands films politiques, qu’importe ce qu’ils dénoncent, sont humbles dans leur discours. Les grands films militaires encore plus. La mégalomanie d’un Apocalypse Now est dans les moyens développés, dans ses visions, son ambiance, sa reconstitution hallucinante, mais pas dans son discours dont le fond n’est jamais surligné au détriment de la forme. C’est cela qui permet au film de Coppola d’avoir une puissance politique : on devine, on ne nous assène pas. C’est d’ailleurs pour cela par exemple que la version Redux avec Marlon Brando apparaissant au grand jour ne fonctionnait pas.

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Chez Kasso, c’est l’inverse : on assène, on répète, on surligne dans les dialogues, dans le montage, dans le scénario, dans la voix off, ou même à travers la musique d’un Klaus Badelt n’ayant pas trouvé plus fin que Les Tambours du Bronx pour marteler la gravité des images (vé-ri-dique). Le mal de crâne est loin de s’arrêter là : pour la première fois de sa carrière, Kassovitz-acteur récite son texte pendant deux heures sur un ton monocorde, embarquant tout le reste de son casting avec lui dans cette direction. Et aucun n’est épargné : chaque personnage sans exception ne peut être crédible au moment de s’énerver, de dénoncer, de pleurer, de hurler, … Et ce n’est pas un simple point raté, c’est littéralement un venin qui a empoisonné Kasso sur ce projet dans son intégralité puisque sa mise en scène souffre exactement des mêmes symptômes : réciter, asséner, dicter sans jamais ressentir, appuyer, surligner. Pourtant L’Ordre et la morale est bourré d’envies de cinéma, de plans séquences, d’ambition. Mais au lieu de nous faire ressentir quoique ce soit, on subit en permanence une leçon assenée, le réalisateur ne nous donnant jamais le choix ou la liberté de penser. Comme le pire hippie soixante-huitard complètement défoncé qui soit, Kasso dénonce des vrais méchants mais sans faire preuve lui-même dans son discours de la moindre construction. C’est cette absence de réflexion qui vient achever cinématographiquement son film : au delà de quelques séquences clés prévues pour dénoncer, la caméra cherche constamment à boucher les trous. Que ce soient de longs plans sans raison d’être sur les plages de La Nouvelle Calédonie, un plan séquence final où elle passe son temps à filmer le sol, une jungle jamais exploitée esthétiquement, et une multitude de plans hasardeux se contentant d’exister, la réalisation est sans hésitation la plus faible sur le plan narratif de toute la carrière de Kassovitz-réalisateur.

L’Ordre et la morale n’est pas le film humble qu’il aurait dû être : c’est un film prétentieux et effroyablement maladroit. Et même si l’ensemble des intentions, qu’elles soient morales ou de cinéma, sont louables, elles viennent pendant deux heures d’un sale gosse moralisateur, persuadé d’avoir raison et hurlant en agitant les bras sans jamais réfléchir à ce qu’il raconte ou surtout comment. Il n’y a rien de plus insupportable qu’une leçon de morale où on est interdit d’en placer une. Encore plus lorsqu’elle est aussi pauvrement mise en image.

Que faut-il en conclure sur Kassovitz ? Serions-nous trompés sur son compte ? Serait-il vraiment le “p’tit con” que beaucoup voient déjà en lui ? Ce serait un peu rapide en besogne… Le rendez-vous de L’Ordre et la Morale est complètement raté, certes, mais le Kasso prometteur de La Haine et Assassin(s) n’est plus le même et en a vécu des vertes et des pas mûres depuis. En dix ans Kassovitz s’est perdu et doit se retrouver. S’il veut qu’on le retrouve du moins.

 

Date de sortie cinéma : 16 novembre 2011; Réalisé par Mathieu Kassovitz; Avec Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi;Long-métrage français . Genre Action , Historique , Drame; Durée : 02h16min Année de production : 2010; Distributeur : UGC Distribution

 

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Floyd est certes un joueur de jeux vidéos mais aussi un grand amateur de cinéma et de tout ce qui l’entoure, de la musique à la politique. Après des années passées à écrire sur des films, il s’adonne sur Clap Mag à écrire sur les jeux, sous pseudo, car il sait qu’il réagira comme les héros de « Jay & Silent Bob Strikes Back » si des forumeurs l’insultent sous son vrai nom. Autrement dit il les traquerait, les retrouverait et leur ferait payer chacune de leurs insultes. C’est pourquoi vous n’en saurez pas plus sur lui.

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