Lucky
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Lucky : la vie est un long Rio tranquille

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Promenant depuis plus de vingt ans son physique des plus imposants, John Carroll Lynch est devenu l’une des gueules du cinéma américain moderne. On l’a vu notamment traîner ses guêtres du côté de Fincher, Scorsese, les frères Coen, Pablo Larrain ou encore de la série anthologique American Horror Story. Avec Lucky, son premier film derrière la caméra, il a souhaité rendre hommage à un autre comédien au nom triple, véritable monstre cinématographique, disparu malheureusement il y a quelques mois : Harry Dean Stanton. Lucky est un cri d’amour éclatant, un écrin précieux offert à ce comédien qui hante et incarne un demi-siècle de cinéma anglophone.

On le surnomme « Lucky », il est revenu de tout, la guerre, la clope, la maladie, c’est un vieux cow-boy solitaire aux quatre-vingt dix ans bien tassés et à la vie réglée comme du papier à musique. Les petits rituels du quotidien, la routine familière, toute l’existence de Lucky obéit à un schéma préétabli, jusque dans ses propres déplacements et les personnes qu’il croise. Ces différents repères le structurent, l’aident à avancer sans se soucier d’une quelconque issue fatale. Jusqu’au jour où Lucky a une absence et chute lourdement. Sa santé est pourtant bizarrement au beau fixe. Une seule solution est envisageable, ce serait un problème de… vieillesse. Lucky a du mal à l’accepter et va se démener comme un beau diable contre les affres du temps et de l’oubli.

La mort, cette fichue traîtresse !

Lucky est un film d’une profonde tendresse. Certes il y est question de mort, de disparition et des multiples problèmes liés à l’âge. Mais le traitement est doux, concerné, soucieux de ménager un espace de résolution tranquille. Lucky est en conflit contre la mort qui se rappelle à lui, il n’est pas aussi chanceux qu’il aimerait le croire et prend conscience que lui aussi sera un jour amené à partir. Il continue pourtant à lutter avec ses armes et convictions, et s’oppose aux volontés de la vie pratique, comme par exemple l’idée d’une assurance-vie qui permettrait de faciliter la vie des restants. « Et ceux qui partent, ça leur sert à quoi ? ». Lucky est un homme d’un autre âge, aux plaisirs simples, qui souhaite juste vivre et fumer comme il l’entend, librement et sans jugement. Le vieil homme qu’il est, bien que cabossé et abîmé, ne se soumet pas aussi facilement au couperet du destin, il préfère cultiver son havre de paix ordinaire avec une douce loufoquerie.

L’homme-caméra ou le cinéma fait homme

Lucky est une œuvre qui transpire le cinéma. Non seulement, elle a été écrite, pensée et visualisée pour s’incarner à travers le corps et l’âme d’Harry Dean Stanton, mais elle convoque aussi les spectres de nombreuses décennies de septième art. Comment ne pas penser par exemple au personnage de Travis Henderson, errant en plein désert, dans Paris, Texas de Wim Wenders, quand on voit Lucky déambuler comme il le fait à travers de multiples paysages désertiques ? Ou même au rôle du frère d’Alvin Straight dans le road movie en tracteur de David Lynch, Une histoire vraie ? D’ailleurs, parfait synchronisme méta, cet « autre » Lynch apparaît au casting de Lucky, et joue le rôle de son meilleur ami, en proie à un profond désespoir parce que sa tortue centenaire vient de le quitter. Une scène clé du film se trouve elle aussi chargée d’histoire cinématographique, au moment des retrouvailles émues de Tom Skerritt et Harry Dean Stanton, tous les deux héros en 1979 d’un petit film de SF devenu grand : Alien de Ridley Scott. Tous ces déjà-vus ne sont pas anodins, ni anecdotiques, ils participent à une volonté d’inscrire le film dans un contexte artistique appuyé. Harry Dean Stanton, au même titre que Sam Shepard, est l’un des visages iconiques du cinéma américain et son personnage de Lucky est la somme de toutes ses incarnations et expériences, aussi bien réelles, que jouées.  

Sourire face à son destin

Le film de John Carroll Lynch distille sans forcer un enseignement de vie. Lucky doit accepter de ne plus brûler la chandelle par les deux bouts, mais plutôt d’entretenir une flamme fragile, sur le point de s’éteindre et d’assumer cette issue avec sagesse. Lucky est comme cette tortue, à vouloir vivre un siècle de plus, sans se soucier d’autre chose que du petit monde qu’il s’est construit. Seulement, personne n’y échappe à la fin, et il vaut mieux l’admettre et lâcher prise. Lucky rompt avec sa prétendue maîtrise, son cheminement se fait plus aléatoire, il s’arrête et se remet en question, puis enfin, il sourit, rasséréné. En combinant le vrai Harry Dean Stanton, que Logan Sparks, l’un des co-scénaristes connaît très bien, et la recherche de quête existentielle du personnage de Lucky, le film offre au comédien la meilleure des révérences, l’au revoir apaisé et délicat d’un homme qui aura consacré sa vie au cinéma. Il fallait bien que les salles obscures lui rendent la pareille une toute dernière fois !

Réalisé par John Carroll Lynch. Scénarisé par Logan Sparks et Drago Sumonja. Avec Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston, Ed Begley Jr., Tom Skerritt, Beth Grant, James Darren. Photographie : Tim Suhrstedt. Montage : Robert Gajic. Musique : Elvis Kuehn. Etats-Unis, 2017, 1h28. Genre : drame doux-amer. Distribution : KMBO Films. Relations presse : Laurence Granec/Vanessa Fröchen. Sortie en salles : 13 décembre 2017.

Julien Savès

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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