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Mostra de Venise : grossesse adolescente, costumes et extraterrestres

Du léger au pesant, du normal au paranormal, une journée de projections pré-palmarès pleine de contrastes à la Mostra de Venise 2016 !

La Region Salvaje (Amat Escalante)

Sans conteste un film d’une grande étrangeté. Escalante aborde ici une autre réalité brutale de son Mexique natal, plus précisément dans sa région du Guanajato. Il y sonde une culture rongée par le machisme, la misogynie et l’homophobie. À cette réalité s’ajoute une part importante de fantastique, traduite par la présence d’une créature, possiblement d’origine extraterrestre, qui permet de renvoyer les protagonistes à leurs instincts primaires, notamment sexuels, mais aussi à leurs pulsions et désirs les plus profonds. Ceux-même qui sont l’essence de tout être humain.

La science-fiction est introduite dès le départ lorsque l’on voit Veronica (Simone Bucio) recevant manifestement du plaisir d’un tentacule s’échappant lentement d’entre ses cuisses. La créature la blesse et la jeune femme se rend à l’hôpital pour faire soigner cette « morsure de chien ». Elle y fait la rencontre de Fabian (Eden Villavicencio), un infirmier aux traits délicats, qui lui présente par la suite sa sœur, Ale (Ruth Ramos). Cette dernière, la véritable héroïne du film, vit avec son macho de mari Angel (Jesus Meza) et ses deux enfants. Le jour où Fabian est retrouvé noyé, la presse parle de « la petite pédale noyée ». Cet événement est le déclencheur d’une série de révélations qui mène Ale à plonger au plus profond d’elle-même et accomplir certaines choses dont elle ne se serait jamais crue capable. « Tu ne peux pas échapper à tous » lui dit Veronica, l’encourageant dans cette exploration de soi.

Bien que l’intrigue puisse paraître quelque peu décousue, le réalisateur évoque des thèmes essentiels qui ouvrent un dialogue sur ce que chacun réprime en soi. La méthode ne convaincra sûrement pas tout le monde mais on apprécie la prise de risque et une grande liberté artistique. Quant aux acteurs, ils nous livrent ici de belles performances, soutenues par des regards particulièrement riches d’émotions singulières.

La Region Salvaje

Piuma (Roan Johnson)

Piuma (« plume » en français) est la rencontre de Juno et de Little Miss Sunshine, le tout ayant séché trop longtemps sous le soleil romain…

On retrouve ici tous les éléments de ces deux comédies adolescentes avec, notamment, le couple de lycéens surpris par une grossesse et une famille dont tous les membres sont plus déjantés les uns que les autres. Avec ça, les clichés italiens où tout le monde crie pour s’exprimer et hurle encore plus fort avec leurs mains vont bon train ! La messe est dite lorsque Cate (Blu Yoshimo Di Martino) demande à Ferro (Luigi Fedele) : « Est-ce que tu m’aimeras toute ta vie ? ». « Bien sûr », lui répond le jeune homme. Les ados insouciants et sentimentalement inexpérimentés tentent de sauver ce qui semble être une situation désastreuse alors que leurs familles se rassemblent autour d’eux avec un certain désespoir. Franco, le père de Fede (Sergio Pierattini), passe les trois quarts de l’aventure à secouer la tête lorsqu’il ne se la prend pas entre les mains. Les dialogues sont ponctués par des « Mamma miaaa » et des « Dio miooo » qui, s’ils nous font rire au début, deviennent vite lassants. Avant d’arriver à la moitié des 98 minutes qui nous séparent du générique de fin, on l’attend déjà impatiemment.

Alors que la presse note chaque film avec des étoiles, celui-ci mérite un grand point d’interrogation dû à sa présence dans la plus vieille compétition de cinéma dont on est en droit d’attendre un certain niveau. Il est peu probable de retrouver Piuma dans les salles française. Ce film trop léger, pour ne pas dire inconsistant, devrait être emporté comme une plume par le vent d’automne. S’il est compréhensible que le festival de Venise programme quelques films italiens, cela ne devrait pas venir à n’importe quel prix. Ce choix de porte-drapeau national rend songeur sur l’état du cinéma italien au passé pourtant si glorieux. Vivement les huit prochains épisodes du Young Pope de Sorrentino !

Piuma

Une vie (Stéphane Brizé)

Et voici maintenant la France qui revient en compétition avec son deuxième film ! Une vie est l’adaptation du tout premier roman éponyme de Guy de Maupassant, dont le sous-titre L’Humble Vérité correspond parfaitement à l’intention du réalisateur.

En 1819, Jeanne (Judith Chemla), jeune femme de famille noble, termine tout juste ses études. Jeanne est heureuse dans la demeure familiale et a toute sa vie devant elle. Elle aime passer du temps dans le jardin de son père à planter, arroser et entretenir plantes et fleurs, que l’on observe au long du film, verdir et s’épanouir, à l’inverse de la jeune femme. Peu à peu, son enthousiasme s’évapore après chaque déception que lui inflige le destin. Que ce soit par son mari infidèle (Swann Arlaud), avec qui elle voyait pourtant un futur heureux ; par la mort successive de ses deux parents, le baron et la baronne Le Perthuis des Vauds (Jean-Pierre Darroussin et Yolande Moreau) ; ou encore par l’absence totale de son fils Paul (Finnegan Olfdfield), qui ne resurgit que par lettres pour lui demander à chaque fois plus d’argent pour éponger ses dettes. L’éclat que l’on voyait au départ dans les yeux innocents de Jeanne s’éteint progressivement.

Tout au long du film, le public dépérit réellement avec l’héroïne, mais là réside la majesté de l’œuvre. Bien que l’on éprouve une forte angoisse à devoir observer plus longtemps des scènes interminables et la succession de drames intervenant dans la vie de Jeanne, on se sent probablement comme elle, complètement démuni face à la vie et ses élans. Une sensation amplifiée par le format 4:3 dans lequel est projeté le long-métrage, et qui installe dès le départ un sentiment de claustrophobie, comme si on regardait à l’intérieur d’un entonnoir.

Le film partage une anxiété similaire à celle que l’on retrouve dans Boyhood de Richard Linklater, face à la « normalité » de la vie dont nous sommes tous sujets et parfois victimes. Il s’agit bien d’un film d’auteur qui préserve parfaitement la mélancolie si représentative de Maupassant. Les amateurs du romancier passeront certainement un bon moment.

 Une vie

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