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Les arches de Noah, à l’origine de Legion

A l’heure où la saison 2 de Legion commence sur OCS, retour sur le parcours du créateur de la série.

L’histoire est belle. En 2012, FX annonce la mise en chantier d’une série basée sur l’univers d’un des classiques du polar freak et neigeux, à tendance fin de civilisation : Fargo des frères Coen. Les fans prennent peur et attendent le résultat de pied ferme. Et puis, c’est le choc, Martin Freeman en faux William H. Macy bien plus manipulateur, la « résurrection » de Billy Bob Thornton dans un vilain hautement charismatique, des ramifications et une volonté mythologiques, et en point de mire, la naissance d’un auteur, créateur et showrunner, Noah Hawley. Cet amoureux du récit policier, qui a fait ses classes avec la série Bones, se révèle enfin au monde dans une écriture virtuose et rafraîchissante.

Noah Hawley est avant tout un amoureux de la prose, il a écrit plusieurs romans depuis la fin des années 1990 et continue de le faire. Ses deux œuvres les plus récentes ont réussi à traverser l’Atlantique pour obtenir une traduction et parution au sein de la collection Série Noire de Gallimard (Le Bon Père en 2013 et Avant la chute, à paraître en 2018). Le Bon Père raconte la quête d’un homme pour prouver l’innocence de son fils, accusé de l’assassinat d’un homme politique, et pose de nombreuses questions sur le poids de la culpabilité ressentie face à la dérive d’un être cher. Le livre multiplie les points de vue, les digressions utiles et les expérimentations formelles, ce qui permet d’aménager toute une complexité à son propos. Il existe déjà dans le travail littéraire de Noah Hawley une volonté d’imprimer à la forme son propre fond. Elle se met au service de la narration et doit à la fois dérouter et surprendre, mais également pourvoir à une compréhension sensitive des choses.

Fargo ou The History of True Crime in the Midwest

Suite à son long investissement sur la série d’anthropologie judiciaire Bones, créée par Hart Hanson en 2005, Noah Hawley lance deux séries coup sur coup, restées relativement confidentielles (The Unusuals en 2009 et My Generation en 2010), avant de se voir confier la délicate mission d’adapter le matériau culte des frères Coen pour le petit écran. Il réussit dès la première saison du show à réduire progressivement l’ombre imposante du film et à créer sa propre voie, ou devrait-on dire plutôt, voix. Car l’écriture de la série Fargo n’est à nulle autre pareille. Elle obéit à son propre cheminement personnel mais garde toujours à l’esprit le cahier des charges conséquent : une sordide histoire de crime, des personnages paumés au plus profond du Dakota, des paysages désolés et un destin farceur. La série se révèle surprenante et versatile. Elle déjoue sans forcer les attentes induites et investit des terrains à la fois différents et complémentaires de ceux du film. L’exemple le plus frappant est l’envie d’analyser, saison après saison, les rouages du crime organisé et son évolution socio-politique.

Fargo

En inscrivant profondément sa série dans une époque (les années 2000 pour les saisons 1 et 3 et 1979 pour la saison 2), Noah Hawley en profite pour faire de ces « mini-tragédies » criminelles et personnelles des curseurs annonciateurs de grands changements sociologiques. La violence y devient plus sophistiquée, institutionnalisée, jusqu’à ce que le système lui-même en soit partie prenante et s’en nourrisse. Perdus au milieu de cela, un paquet d’hommes et de femmes ayant maille à partir avec des cellules mafieuses mortifères, une morale puritaine écrasante et un hasard préjudiciable. Tout cela participe d’une mythologie sous-jacente, regroupée dans le livre imaginaire The History of True Crime in the Midwest, évoqué notamment au cours de la deuxième saison et qui constitue un lien puissant entre les arcs narratifs anthologiques, caractéristiques de chaque saison. Par ailleurs, la série joue aussi sur le trouble et la véracité des faits racontés, avec une verve mordante. Elle ne perd pas de vue l’humour noir et l’incongruité, essentiels au matériau originel, et ménage de purs moments de surréalisme, à la fois dans son écriture, mais aussi par sa réalisation. Chaque idée visuelle ou moment de virtuosité dans la mise en scène, est constitutif d’un tout, et participe à l’ambition de greffer le propos à même la forme. En s’accaparant les grandes lignes thématiques de l’œuvre noire des Coen, le déterminisme social, les questions de morale, la souffrance existentielle et l’étude en règle de la violence américaine, Noah Hawley dépasse l’idée d’une simple adaptation pour proposer un champ infini de nouvelles possibilités, questions et ré-interprétations.

Vol au-dessus d’un nid de mutants

En 1985, le scénariste Chris Claremont, maître à bord pendant plus de quinze ans au sein de Marvel Comics de la destinée des X-Men, imagine un fils au Professeur Charles Xavier, le leader charismatique de cette équipe super-héroïque. Ce personnage qui prend vie sous les crayons raffinés de Bill Sienkiewicz, s’appelle David Haller : c’est un mutant surpuissant, héritier des pouvoirs télépathiques de son père ; un jeune homme fragile qui souffre de troubles de la personnalité et d’un manque flagrant d’amour paternel. David devient Legion (référence biblique évidente) et va vite occuper une place déterminante dans l’avenir de l’équipe, puisqu’il se met en tête d’éliminer une fois pour toutes le problème posé par Magneto, mutant terroriste et ennemi intime de son père. Il remonte le temps pour assassiner ledit Magneto avant qu’il ne se radicalise. Seulement Xavier s’interpose et encaisse le coup mortel. La trame temporelle s’en trouve complètement changée, Xavier et Legion n’existent plus et Magneto est devenu le chef des X-Men. Marvel en profite pour donner le coup d’envoi à une saga qui reste encore aujourd’hui l’une de ses meilleures initiatives : L’Ere d’Apocalypse.

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Pour l’adaptation au format série, Noah Hawley simplifie profondément la trame de l’histoire et se focalise sur le parcours psychologique de Legion. Il n’éprouve pas le besoin de se référer constamment à la mythologie mutante et préfère plutôt explorer toutes les possibilités narratives offertes par un tel personnage. Car la folie présumée de Legion et l’intervention de ses multiples personnalités permettent une réflexion poussée sur l’aliénation mentale et une interrogation forte du point de vue malade/sain d’esprit : “- Dites-moi, croyez-vous en votre for intérieur que vous soyez mentalement touché ? – Loin de là Docteur, je suis un vrai petit bijou de la science” (ndlr : citation tirée de Vol au-dessus d’un nid de coucou). Elles encouragent aussi un rendu visuel ciselé, en l’occurrence l’accès à tout un panel d’images psychédéliques et de délires plastiques, mis en valeur par un parfait équilibre entre effets de plateau et numériques. L’approche d’Hawley est à la fois ludique et réflexive, il a parfaitement conscience des enjeux et critères véhiculés par une histoire super-héroïque, mais il réussit à les contourner et à les faire siennes au profit d’un amusement de tous les instants. Une des clés de ce traitement d’orfèvrerie pop s’incarne dans le personnage de Sydney “Syd” Barrett, référence à “l’âme damnée” des Pink Floyd, véritable icône psychédélique, victime de nombreux séjours en hôpital psychiatrique.

Après avoir rebattu les cartes et les enjeux du polar neigeux, Noah Hawley remporte donc à nouveau son pari et accouche avec Legion d’un matériau super-héroïque qui se pose comme une alternative aux univers connectés de Marvel Studios/Disney et DC/Warner. Ajoutez à cela une OPA hostile de la petite souris aux grandes oreilles sur le “dos” du géant Fox et la question reste d’autant plus ouverte quant à l’avenir de la famille mutante au cinéma et en séries. Quoi qu’il en soit, Hawley est bien lancé avec la saison 2 de Legion et développe un projet sur Dr Doom (Victor Von Fatalis, principal opposant des 4 Fantastiques). Espérons qu’il ne s’épuisera point à la tâche et qu’il puisse garder tout ce qui fait le sel de son style : une compréhension solide du matériau traité, la volonté d’en extraire la chair et l’âme, et de lui rendre honneur avec intelligence et sens du ludique.

Legion Saison 2. Sur OCS à partir du 4 avril 2018 à 22h10. 10 episodes de 60 mn. Avec Dan Stevens (David Haller),  Rachel Keller (Syd Barrett), Amber Midthunder (Kerry Loudermilk), Aubrey Plaza (Lenny Busker), Dylan James Boland (Man at Game)

Julien Savès

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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