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Pauline s’arrache : un cri d’amour dans la nuit

Ce film est projeté le 11 avril 2016 au Cinéma Chaplin St Lambert (Paris) dans le cadre du Festival Ciné-Rebelle. Nous vous invitons à relire notre critique, initialement publiée le 23 décembre 2015.

Pauline a quinze ans et une famille pas comme les autres. Mais c’est quoi, une famille comme les autres ? Pauline aimerait bien le savoir. En attendant, elle crie, elle pleure, elle claque les portes, soumise aux affres de la passion. Quand le roi Fred et la reine Meaud tantôt la délaissent, tantôt l’étouffent, la princesse veut tout faire péter dans le château. Et si rien ne va plus avec le Prince charmant, c’est la tempête. Pourtant, parfois aussi, on rit, on danse, on chante : papa sort son boa et maman se déhanche. Mais qui observe tout ce petit monde ? La grande sœur, Émilie, caméra au poing, discrète, furtive, l’œil aiguisé. Un premier film comme un grand cri d’amour, aussi intime qu’universel.

Pauline s’arrache n’est pas un film comme les autres. D’ailleurs, au départ, ce n’est même pas un film. Et pourtant c’est complètement du cinéma. Émilie Brisavoine décide un jour de saisir une caméra pour filmer sa demi-sœur en pleine crise d’adolescence. Elle enregistre ainsi pour toujours les aléas d’une personnalité tumultueuse, pleine de contradictions, de colère, de peur, d’incertitude, d’espoir. Pauline aime, Pauline souffre, Pauline vit. Mais capturer l’image de Pauline, c’était aussi enregistrer l’histoire d’une famille singulière : celle composée par la mère d’Émilie, Meaud, et son beau-père, Fred. Des enfants issus de cette union, seule la plus jeune reste encore à leurs côtés, garante angoissée de la cohésion d’une histoire d’amour plus belle que tous les contes de fées, une histoire qui n’aurait jamais dû exister, qui a dû tout braver, contre vents et marées. Mais c’est aussi par Pauline que la tempête arrive : entre l’ado et ses parents, l’amour s’exprime dans une colère permanente. La caméra a beau se faire intrusive, les émotions explosent sans filtre, dans une sincérité désarmante.

Pauline s’arrache fait résonner une émotion viscérale

Filmer pour essayer de comprendre, sans mot dire ou presque. Filmer pour rencontrer l’autre comme on ne l’a peut-être jamais fait avant. Voilà le beau projet d’Émilie Brisavoine, qui a collecté des centaines d’heures de rushes avant d’oser transformer ce cahier d’images et de sons en un long métrage documentaire. L’entreprise peut paraître impudique et prend le risque de se faire anecdotique. Pourtant, dès les premières séquences, c’est tout l’inverse qui se produit. Pour dévoiler et reconstituer le quotidien d’une famille atypique, Émilie Brisavoine choisit à dessein le détour du conte. Pauline, Meaud et Fred sont la princesse, la reine et le roi d’un royaume à la sacralité profane : la famille. Un royaume plein de secrets, où se jouent des guerres, des croisades, des alliances et des trahisons, à la recherche d’un seul trésor : soi-même. Ainsi, au fil des confidences et des crises de nerfs d’une adolescente loquasse, Pauline s’arrache fait résonner une émotion viscérale, nous ramenant inlassablement à nous-mêmes et à nos histoires (pas si) singulières.

Émilie Brisavoine est dessinatrice et graphiste, et ça se voit. Du matériau hétéroclite issu de longues heures d’observation, l’apprentie réalisatrice tire un film plastique, à la cohérence ciselée. Images et sons se percutent et se télescopent en un ballet rock’n’roll, donnant corps aux émotions d’une héroïne déchaînée, dont la colère et le mal-être n’ont d’égal que son acuité vive à comprendre ceux qui l’entourent et sa générosité d’âme. Intelligent, incisif, doux et méchant à la fois, Pauline s’arrache déchire l’écran, tout simplement.

Pauline s’arrache. Un film d’Émilie Brisavoine. Avec : Pauline Lloret-Besson, Meaud Besson, Frédéric Lloret, Guillaume Lloret… Genre : Documentaire survolté. Distributeur : Jour2Fête. Durée : 1h28.

Le + : retrouvez Émilie Brisavoine dans Clap! – numéro spécial femmes, avec quatre pages d’interview.

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

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