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Rencontre avec Larry Clark : The Smell of the USA

Le monde de Larry Clark est peuplé de marginaux magnifiques, d’une grande mélancolie et d’une profonde humanité. Surtout, on y croise des adolescents par dizaines, qui traînent leur spleen à fleur de peau à travers des milliers d’images. Ces derniers temps, Larry Clark passe du temps en France, à Paris plus précisément, enchaînant les expositions et les événements. Le dernier en date consistait en une rétrospective lors des 18èmes Journées Cinématographiques Dionysiennes, consacrées cette année aux rebelles et qui se tenait du 7 au 13 février au cinéma L’Ecran de St-Denis. Nous avons pu le rencontrer à cette occasion et évoquer avec lui son amour de la photographie, son rapport à l’écriture et ses nouvelles envies.

Propos recueillis par Julien Beaunay et Julien Savès

Comme vous est venue la passion de la photographie ?

Ma mère m’a mis un appareil dans la main quand j’étais très jeune pour photographier des bébés. J’avais quatorze ans et je n’aimais pas particulièrement ça, je détestais même. Mais manipuler des objectifs et un appareil, photographier des modèles est devenu comme une extension naturelle de ma personne et j’y ai développé, petit à petit, un intérêt.

Comment choisissez-vous vos modèles ?

Je ne le fais pas vraiment, je traîne juste avec certaines personnes qui me font confiance et qu’il me plaît de photographier. Quand je me penche sur mon travail, près de cinquante ans en arrière, j’ai toujours fait partie de petits groupes de personnes, des cercles restreints, en marge, qui n’intéressaient personne. À part moi peut-être. Jonathan Velasquez (ndlr : qui joue le rôle principal de Wassup Rockers), avec qui j’ai fait mes récentes expositions, je l’ai rencontré comme ça, il y presque 15 ans. On traînait ensemble, dans le même cercle, nous sommes devenus amis et proches collaborateurs.

Larry Clark

Quelques photos célèbres de Larry Clark

Qu’est-ce que la photographie a apporté à votre manière de faire du cinéma ?

Elle m’a beaucoup aidé et m’a permis de m’accomplir en tant qu’artiste toute ma vie. J’ai une vision précise de mes films, l’imagerie qu’ils doivent véhiculer. Je pense que ma manière de filmer ne ressemble pas du tout à celle des autres. C’est particulièrement vrai pour Bully. J’étais constamment sur le plateau de tournage, essayant de trouver le bon angle ou le bon cadre. Chaque prise sur ce film était mûrement réfléchie. Je n’avais pas forcément une idée précise à chaque fois, je restais près de mes comédiens, leur répétant encore et encore la même histoire. Comment travailler sur la même histoire pendant un an et demi sans commencer à s’ennuyer ? En réinventant cette même histoire à l’aide de la composition et des mouvements de chaque plan.

Bully-tournage

Larry Clark sur le tournage de Bully

Pouvez-vous nous parler de votre processus d’écriture ?

Je prends des notes dans des carnets tout le temps. Quand je commence un scénario, je jette un coup d’œil à ces notes et j’y trouve mes personnages. Puis je réfléchis à comment faire fonctionner l’ensemble avec le film sur lequel je planche. Je tiens en ce moment un carnet pour mon prochain projet Five Women, et un aussi pour Marfa Girl 3. C’est tout nouveau pour ce dernier, donc je n’ai encore rien mis dessus (rires). Je prends des notes sur tout, à tout moment, et je les transfère vers mes carnets, quelles que soit leur cohérence de base.

Depuis Ken Park, vous écrivez vous-même les scénarios de vos films. Pourquoi un tel choix ou une telle envie ?

C’est parce que cela m’amuse, surtout pour les deux Marfa Girl. Sur le premier, j’avais ce carnet sur lequel j’écrivais le film au jour le jour. Ce fut la même chose pour la suite. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire, j’étais sur place, dans le noir total. Mais il y avait de l’argent pour le faire, donc j’ai dû m’y mettre (rires). Grâce à la rétrospective des Journées Cinématographiques Dionysiennes, je le montre sur grand écran pour la première fois alors que je l’ai toujours vu sur ordinateur (rires).

Ken Park

Ken Park (2003)

D’où est venue l’envie de donner une suite à Marfa Girl ?

Quand j’ai écrit Marfa Girl, j’ai laissé tellement de questions en suspens, d’enjeux non résolus : par exemple, on ne sait pas ce qui arrive à Marfa Girl une fois qu’elle est violée par Tom, s’il a assommé une fille ou deux filles, si c’est sa copine ou non. On ne sait pas non plus ce qu’il se passe après qu’il a tiré sur le mec… Je voulais vraiment répondre à toutes ces questions avec un nouveau film. Ce sera sans doute une trilogie car le second film pose encore plus de questions et j’ai vraiment besoin de les résoudre. Dans le même temps, je travaille donc sur un nouveau projet qui s’appelle Five Women, que j’espère tourner cette année. Le scénario n’est pas terminé. Je préfère pas trop en parler encore. Je suis donc plutôt occupé, je ne reste pas à rien “foutre” (ironique).

Quelle est la distribution que l’on peut espérer pour Marfa Girl 2 ? (ndlr : le premier opus est sorti uniquement sur internet, suite à une mésentente de Larry Clark avec la production et le système étriqué de diffusion)

Le film sortira au cinéma et sur internet, mais aussi sur le marché vidéo. Il y aura un coffret avec les deux films, assorti d’un petit livret.

Intéressons-nous un temps à The Smell of Us, le festival qui vous accueille pour la rétrospective (ndlr : Journées Cinématographiques Dionysiennes), diffuse une version director’s cut du film, en quoi consiste-t-elle ?

Il existe deux versions de ce film, les changements interviennent au niveau du personnage que j’interprète. La vraie première version, ils n’ont pas su quoi en faire, ils ont préféré sortir une version alternative au cinéma. Mais j’ai gardé la possibilité de montrer cet autre film que je considère comme le director’s cut. J’aime beaucoup The Smell of Us même si j’ai toujours tendance à penser que le film sur lequel je suis en train de travailler est mon meilleur (ironique).

Y a-t-il une place dans vos films pour l’improvisation ?

Oui, bien sûr. Dans Another Day in Paradise, nous avons eu beaucoup recours à l’improvisation et éprouvé beaucoup de plaisir à le faire. L’un commençait, l’autre enchaînait, cela finissait par ressembler à une vraie compétition ! Cela a vraiment bien marché. Mais quelques fois, lorsque vous travaillez avec de jeunes acteurs tout justes professionnels, vous ne voulez pas leur donner trop d’improvisation, car vous pensez que ça pourrait les dépasser. Il faut trouver un équilibre. L’improvisation est un véritable art. James Woods était très bon à cela (ndlr : James Woods joue dans Another Day in Paradise). Il réussissait à emmener tout le monde avec lui et cela fonctionnait bien. Pour mes deux derniers films, l’improvisation avait aussi sa place. Comme je l’ai dit pour Marfa Girl 2, je ne savais pas où j’allais au début du tournage. Ce fut difficile mais ce fut un bon moment. Pour Marfa Girl 3, je devrais avoir plus de temps pour savoir ce que je veux faire.

Wassup Rockers

Wassup Rockers (2006)

Vous avez l’habitude de travailler avec des enfants, des adolescents. Comment gagnez-vous leur confiance ?

Parce que je suis cool (rires). Si je ne l’étais pas, ils se moqueraient de moi et me mettraient en boîte. Je ne joue pas, je reste moi-même. J’imagine que c’est pour cela. En tout cas, jusqu’à présent, ça a l’air de marcher.

Est-ce que votre œuvre partage cette même forme d’authenticité et d’honnêteté ?

J’essaye juste d’être le plus vrai possible. C’est l’un de mes points forts. Tout ce que je souhaite faire, mon seul véritable but, c’est montrer la réalité pour la rendre palpable. Le faire aussi longtemps que nécessaire. Et cela semble plutôt bien fonctionner.

Remerciements à Géraldine Cance, au cinéma L’Ecran de St-Denis et à toute l’équipe des Journées Cinématographiques Dionysiennes.

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