Films

Robot and Frank : critique

Rencontre du troisième âge avec le troisième type
La réalité augmentée : le cauchemar de Frank. Septuagénaire bourru et cynique, le héros de cette fable aux accents futuristes – contée par Jake Schreier – a bien du mal à digérer le changement d’ère qui se profile. Les bibliothèques perdent les pages des livres qu’elles hébergent au profit de fichiers numériques, les employés sont remplacés par des machines, le contact avec les objets ne se fait plus que par la voix. Face à la déshumanisation de son quotidien, Frank perd ses repères – et sa mémoire, qui lui fait brutalement défaut – s’en retrouve meurtrie.

C’est en effet d’Alzheimer dont il s’agit, cette maladie, qui, même dans le futur, continue de faire des ravages. Afin de marquer davantage le malaise qui engourdit l’esprit de Frank, Schreier attise la confusion en plaçant au coeur d’un monde qui bouge l’esprit du héros, tourné vers le passé. Le coup de génie comique, pour rompre la dureté du propos, est alors de confronter le protagoniste (interprété par le grandiose Frank Langella) à son ennemi public numéro 1 : le robot, celui qui, contrairement à lui, est programmé pour ne pas perdre sa mémoire.

C’est avec finesse et tendresse que Schreier met en scène le choc des cultures, décrivant les différentes phases de la collision des deux mondes, celui de la chair et celui du métal et des programmes. Nous flottons alors entre les eaux comiques et les eaux dramatiques, balancés par les mouvements d’humeur de Frank. Car ce dernier peine à s’accommoder de la machine que son fils lui a mis entre les pattes et cherche, sur la carcasse en fer, le bouton pour la désactiver. Cruel. Pourtant, si dans un premier temps la cohabitation est contrainte, Frank et son robot vont finir par trouver un terrain d’entente.

 Le rôle du robot est, ici, celui d’un auxiliaire de vie. Sa mission est d’aider Frank au quotidien et de toujours stimuler son esprit. Pour ce faire, le robot propose alors au héros de trouver une activité constructive. Et l’idée jaillit : Frank, ancien cambrioleur, nostalgique des coffres-forts et du bruit qu’ils font lorsqu’ils s’ouvrent, propose de replonger. Une cible (un maniaque du 2.0), un plan, des bijoux. Aucun risque de se faire choper. Le cambriolage presque parfait ; voilà ce que Frank veut accomplir, apposer une dernière fois sa signature face au temps qui est en train de se dérober sous ses pieds.

Robot and Frank reprend les codes du cinéma américain indépendant (mise en scène épurée, photo teintée de mélancolie, sujets existentiels en première ligne), diffusant le parfum du spleen dans toute la salle. Car le premier long-métrage de Schreier ne peut laisser indemne. La poésie qui se tisse autour de la reconquête de la mémoire, de la bataille contre la maladie, bouleverse autant qu’elle blesse. Le réalisateur trouve les cadres justes, la prose heureuse et le rythme idéal pour raconter l’histoire de Frank et son robot domestique. Des escrocs, mais pas trop, à la poursuite des souvenirs. Une fable palpitante et poignante, distribuée par EuropaCorp. Comme quoi, Besson, producteur, a parfois du nez…

 

Sortie en salles le 19 septembre ; en compétition au festival de Deauville ( 38e édition) ; Réalisé par Jake Schreier ; avec Frank Langella, Susan Sarandon, Liv Tyler, James Marsden, … ; durée : 1h25 ; distribué par EuropaCorp Distribution. 

 

Ava Cahen

Profession : journaliste - chargée de cours à Paris Ouest Nanterre La Défense. Religion : Woody Allen (Dieu à lunettes). Série culte : Friends. Réalisateurs fétiches : Allen, Scorsese, Polanski, Dolan, Almodovar, Desplechin,... Ce que je n'aime pas : les films moralisateurs.

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