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Sicario : tous pourris

Depuis 2010 et le saisissant Incendies, Denis Villeneuve enchaîne les thrillers « coups de poing », de Prisoners à Enemy, ce dernier continuant encore de nous hanter, même un an après sa sortie. En compétition officielle pour la première fois au Festival de Cannes, c’est avec Sicario que le réalisateur défend sa place dans la course aux prix : la promesse d’un film noir sur fond de trafic de drogue et corruption, aux frontières des États-Unis et du Mexique. Aussi sombre que le regard de Benico Del Toro, Sicario nous bluffe par son atmosphère, remuant les viscères, mais nous laisse un goût de déjà-vu un peu amer. 

Ce qui nous cueille immédiatement, c’est la bande originale, signée du compositeur Johann Johannsson. Des basses, des graves, une rythmique électronique pour plonger dans cette sombre histoire qui illustre si bien la célèbre locution de Hobbes : « L’homme est un loup pour l’homme ». Des proies, il y en a, mais ce sont surtout les prédateurs qui intéressent Villeneuve. Dès la séquence d’ouverture, le ton est donné. Nous débarquons en pleine opération du FBI, vivant l’action aux côtés d’Emily Blunt, jeune recrue qui croit encore en la justice, l’ordre et la morale, là où ceux qui l’emploient n’en sont plus les garants. Dans Incendies comme dans Prisoners, le réalisateur s’interrogeait sur la barbarie, sa nature et son origine. Une question que Denis Villeneuve soulève à nouveau dans Sicario, déplaçant le curseur du manichéisme théorique pour livrer une vision du monde où les roseaux, face au vent mauvais, ont tous plié.

Le propos, aussi glaçant soit-il, n’impressionne pas par son originalité

On sent la toxicité dans l’air, l’odeur de soufre et de poudre que laissent les balles qui fusent, mais aussi celle de la mort (cadavres en putréfaction), qui rôde partout. Du Villeneuve pur et dur, prenant, intense, déstabilisant, toujours aussi pessimiste sur l’avenir de l’humanité. Cependant, avec un récit jouant avec les points de vue, un son hérissant le poil par sa densité, le propos, aussi glaçant soit-il, n’impressionne pas par son originalité. Dans Traffic, Soderbergh présentait déjà la radiographie d’un pays souillé par ceux qui le dirigent, dénonçant aussi l’aveuglement de ceux qui les servent. Sicario prolonge cet écho, zoomant sur les défaillances du système, comme sur les conséquences criminelles qu’elles entraînent – le personnage de Kate (Emily Blunt) se sentant dépassé par les situations dans lesquelles elle est mise, loin d’en mesurer la portée. Jusqu’où peut-on aller pour stopper la gangrène qui attaque chaque particule de notre société ? C’est bien la question que pose ici Villeneuve, choisissant de laisser le spectateur libre de sa réponse et de son jugement.

Convenu mais diablement efficace, Sicario divise pour mieux réunir les morceaux dans la seconde partie du film, le trio Del Toro-Blunt-Brolin y étant pour beaucoup, jusqu’à une séquence finale au déploiement bouleversant. Direction d’acteurs formidable, mise en scène riche déclinant les codes de la fiction, du documentaire et du jeu vidéo, scénario bien ficelé, personnages forts, le dernier film de Denis Villeneuve ne pèche finalement que par la digestion des sujets abordés (le visage de l’élite, le règne animal, la radicalité de la vengeance) – une digestion pas assez personnelle, malgré le travail de recherches effectué par le réalisateur et le scénariste. Sicario, un superbe film d’action.

Sortie le 7 octobre 2015. Réalisé par Denis Villeneuve. Avec : Emily Blunt, Benicio Del Toro, Josh Brolin, Jeffrey Donovan. Genre : drame, thriller, policier. Nationalité : américain. Durée : 2h01. Distribution : Metropolitan FilmExport. En compétition officielle au festival de Cannes 2015.

 
Ava Cahen

Profession : journaliste - chargée de cours à Paris Ouest Nanterre La Défense. Religion : Woody Allen (Dieu à lunettes). Série culte : Friends. Réalisateurs fétiches : Allen, Scorsese, Polanski, Dolan, Almodovar, Desplechin,... Ce que je n'aime pas : les films moralisateurs.

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