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Sully : La leçon de cinéma de Clint Eastwood

Loin du terrain polémique de son précédent film American Sniper – l’apologie ou non de la guerre en Irak et des exactions de son héros –, Clint Eastwood continue avec Sully d’ausculter l’Amérique et la figure du héros, tout en délivrant au passage une leçon de mise en scène.

Le 15 Janvier 2009, suite à l’arrêt des moteurs de l’Airbus A320 provoqué par une collision avec une vague d’oiseaux, le commandant Chesley Sullenberger (Tom Hanks) est dans l’obligation d’amerrir sur le fleuve Hudson à New York. Sans aucune perte humaine à déplorer, « Le miracle de l’Hudson » fait la une du monde entier ; « Sully » devient un héros national. Mais le NTSB (le Conseil national de la sécurité des transports) n’est pas du même avis et ouvre une enquête sur ces 208 secondes d’accident. Selon des calculs informatiques, le pilote aurait pu faire demi-tour vers l’aéroport de Laguardia, évitant ainsi de mettre en danger des vies tout en épargnant à la compagnie d’avions et aux assurances une perte d’argent colossale. Dès le pitch du film, les éléments eastwoodiens sont donc présents : un individu soutenu par une communauté mais opposé à l’État, la mise en valeur in fine de l’expérience d’un homme mûr et enfin la question centrale du héros. L’événement permet à l’auteur de décrire l’état de l’Amérique post-11 septembre après la crise financière de 2008, incapable de penser et de représenter sa faiblesse, d’où son besoin alarmant de figures héroïques.

Du point de vue de la structure narrative, Sully est le pendant inverse d’American Sniper. Dans ce dernier, le manque de remise en question du héros vis-à-vis de ses actes et de la guerre était souligné par les répétitions des séquences de mission en Irak et celles dans son foyer où son entourage l’encourageait à se démobiliser. Ici au contraire, Sully doute de son geste en dépit des acclamations de ses proches, ce qui donne au film cette forme désordonnée avec de nombreux flashbacks revenant à maintes reprises sur le thème central : l’amerrissage de l’avion. Le tempérament classique d’Eastwood transforme cette incertitude en une crise existentielle, principalement véhiculée par la subtilité de l’image. Ainsi, les dédoublements du corps de Sully dans le cadre à travers les miroirs et les téléviseurs, le reflet de son visage flou, ou encore une ombre de lui-même le surplombant dans la vapeur urbaine de New York rendent palpable son besoin vital de voler. En être privé en commettant une faute reviendrait alors à une destitution de son être.

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La force de Sully tient donc dans la confiance de Clint Eastwood en ses talents de cinéaste, et son envie de le démontrer. Le choix de faire se succéder des variations d’un même événement lui permet d’illustrer ce que signifie « mettre en scène ». L’émotion ressentie lors de la version cauchemardesque de l’accident diffère de sa variation finale. La première est retranscrite par les violentes secousses de la caméra portée, assombries par un éclairage crépusculaire, tandis que le bruitage sonore caractérise l’avion comme un monstre. La dernière, tirée des écoutes de la boîte noire, est réalisée en une suite de plans fixes à la lumière diffuse. L’une appuie l’horreur de la situation, l’autre dénote la maîtrise des pilotes. Lorsqu’à la fin du récit, le NTSB met en pratique à l’aide d’un simulateur l’hypothèse du retour de l’Airbus à l’aéroport avancée par l’ordinateur, Eastwood en profite pour transmettre d’autant plus sa pédagogie. En appuyant l’artifice, il teinte cette variation de comédie : l’énonciation mécanique des remplaçants du commandant Sullenberger et son co-pilote Jeff Skiles, la piètre qualité du fond vert… Dès lors, il pointe du doigt les outils de réalisation employés précédemment, comme le jeu d’acteur, le découpage, le sound design etc. Mais en parfait conteur, il insuffle dans cette simulation risible une tension dramatique amenée par l’attente angoissante du verdict pour Sully, et joue particulièrement sur le rythme du montage afin de traduire la nervosité des regards fixés sur le héros et l’écran de transmission.

De par sa forme et son contenu, Sully est en définitive l’incarnation critique des blockbusters américains. Loin des super-héros, c’est seulement une fois que le commandant accepte sa faiblesse humaine, à savoir son temps de réaction à la situation rendant le retour à l’aéroport impossible, que le bien-fondé de son acte triomphe sur les calculs inhumains de l’ordinateur. De manière encore plus significative, le cinéaste déconstruit le genre du film d’action/catastrophe contemporain avec un traitement particulier sur le temps. La vaste majorité des grosses productions ne travaillent plus le rythme mais seulement des successions rapides d’actions sans tempo. À rebours de cette mode, Eastwood fragmente à travers différents points de vue un seul événement en modifiant ainsi le temps subjectif ressenti par le spectateur. Ces 208 secondes ne sont pas perçues de la même façon lorsque la caméra suit l’action dans la tour de contrôle avec l’attente et l’incertitude de l’action hors champ ; quand elle est dans l’avion, accompagnant la panique des passagers ; ou enfin dans le cockpit, où intervient le sang-froid des deux pilotes. Le cinéaste embrasse alors la mesure du temps. Avec Sully, Clint Eastwood répond de la meilleure des manières à ceux qui lui reprochaient un académisme de forme, et réaffirme ainsi sa place parmi les grands réalisateurs américains.

Réalisé par Clint Eastwood. Avec Tom Hanks, Aaron Eckhart, Laura Linney… Etats-Unis. 1h36. Genres : Biopic, Drame. Distributeur : Warner Bros. France. Sortie le 30 novembre 2016.

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