Séries

The Americans : une famille qui fait bloc

Banlieue de Washington, une famille idéale d’Américains intégrés dans l’Amérique de Ronald Reagan… ou presque. Et pour cause : ce sont des espions soviétiques à la solde du KGB. Alors que la saison 4 de The Americans est diffusée sur Canal + Séries, rapport complet sur une pépite qui n’a pas fini de cultiver sa paranoïa.

De blockbuster d’action aux films d’espionnage, les Etats-Unis se sont toujours complu à diaboliser les représentants des services secrets soviétiques à toutes les sauces. Rares sont les exemples où l’espion est humanisé, et pas diabolisé. En 2010, plusieurs espions russes, qui s’étaient fait passer pour des couples américains pendant des années, se font arrêter sur le territoire américain. Le scénariste, romancier et ex-agent de la CIA Joe Weisberg est alors approché par DreamWorks Television pour transformer cette info, surréaliste pour le grand public, en pilote de série.

Difficile de restituer la vie d’un couple d’espions sous couverture qui survivent sur un lit de mensonges et travestissements. Encore plus difficile de faire d’un agent du FBI un peu patachon, Stan Beeman (Noah Emmerich), un des amis proches du couple, puisque cela les met perpétuellement sur la sellette. Mais dès le pilote, et les notes de In The Air Tonight de Phil Collins, The Americans, sans technologie ou esbroufe, nous expose le métier d’espion dans ce qu’il a de plus ingrat et cru.

Keri Russell as Elizabeth Jennings

Au fil des saisons, Elizabeth (Keri Russell) et Philip Jennings (Matthew Rhys) brouillent les pistes de leur relation qui dérive d’un programme secret du KGB et de 15 ans d’implantation discrète en territoire américain… et les scénaristes, Weisberg et Joel Fields, n’ont aucun problème à accumuler les mensonges et manipulations d’épisodes en épisodes, comme le veut la tradition. À un détail près : la confiance entre Jennings est aussi mouvante que les accords diplomatiques et pactes de non-agression entre blocs. Et dans cette realpolitik domestique, le téléspectateur est toujours témoin de la vérité. Elizabeth est la pasionaria des Jennings : investie dans la cause, elle n’a jamais perdu de vue les valeurs de son pays. C’est ce qu’elle souhaite transmettre à sa fille Paige, qui a pourtant choisi de se mettre au catéchisme et dont la découverte de la foi est un des passages importants de la série. Philip, pour sa part, devient de plus en plus dégoûté par sa vie d’espion et les facilités déconcertantes qu’il a acquis pour se sortir du danger, tuer et manipuler son monde au fil des saisons. À travers une mission au long cours, il rentre en contact avec un atout important en se faisant passer pour un agent de contre-espionnage : la secrétaire du FBI Martha (Alison Wright), qu’il a même fini par épouser en fin de saison 1. Une manière comme une autre pour Philip de se projeter dans une autre vie, plus morne, mais aussi plus calme. Rentrer dans le rang, croire au mirage de la famille Jennings, laisser Mikhail (son identité russe) dans le rétroviseur : toutes ses aspirations égrènent chaque épisode de The Americans et font ressortir l’humanité fragile de ces antihéros.

 

Filature au long cours

Le public n’est jamais dupe des subterfuges des espions, et cela est toujours clarifié via un regard de travers ou un changement subtil capturé par la caméra. Les scènes les plus intimes, qu’elles impliquent les Jennings ou pas, font toujours peser le futur des protagonistes dans la balance, quand elles ne menacent pas de faire capoter une opération. Rien n’est prémâché, mais tout doit être convaincant, et c’est au téléspectateur de retrouver le double sens. La bureaucratie russe ne figure dans la série qu’à travers des scènes de bureau austères sous-titrées en russe, intimidantes et oppressantes. Et The Americans ne voyage pas à Moscou ou Saint-Pétersbourg : tout ce que l’on entrevoit du bloc soviétique sont des sinistres mémoires de préparation et d’entraînement, ou encore un laboratoire embrigadant des scientifiques d’élite contre leur gré. Dans la série, la Mère Patrie a le teint vitreux et le regard d’acier sur les agissements de ses ressortissants, et un seul témoin compatissant : le téléspectateur.

Annet Mahendru as Nina Sergeevna

La violence est dépeinte sans fards, repoussant les limites des exactions de la Strike Team de The Shield ou encore Sons Of Anarchy : au hasard, un démembrement, une immolation « à la sud-africaine » ou encore le massacre d’une famille de vacanciers. Des visions d’horreur qui ne sont jamais gratuites, mais qui ajoutent une couche de noirceur supplémentaire à la série et sont autant de rappels à l’ordre pour les Jennings : ce qui les attend au coin d’une rue pour terminer leur vie d’espion, ils le voient très fréquemment. Et nous avec.

 


Une série qui se tient par la barbichette

Les effets spéciaux de The Americans sont discrets et assez peu présents, mais la série joue sur les différentes identités avec des déguisements résolument old-school. Un travail d’orfèvre accompli par l’équipe de Peg Schierholz, qui s’appliquent à rendre Matthew Rhys et Keri Russell méconnaissables d’un épisode à l’autre. Le truc ? Il n’y en a pas, sinon ajuster la discrétion des déguisements d’épisode en épisode : d’un simple chapeau et d’une paire de lunettes à des perruques très extravagantes, l’accent est mis sur le côté pratique et la crédibilité. Une trentaine de perruques ont été utilisées pour la saison 3, louées à Londres, avec des pinces et accessoires commandés en Allemagne. Des livres de techniques utilisés par des espions allemands ont d’ailleurs été utilisés comme référence. Mais le look des agents étant très imprévisible, la créativité des maquilleuses se doit d’être impeccable. Au poil, même.


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L’authenticité faite délabrement

Le parti pris de The Americans, celui-là même qui peut l’empêcher de prétendre à plus de reconnaissance du public, c’est de rendre le genre volontairement dérangeant et non-manichéen. Par exemple, lors d’un arc sur la crise des Contras, scandale qui a vu la CIA fournir l’Iran en armes en violation d’un embargo. L’argent de la vente a été réutilisé ensuite pour armer les rebelles au Nicaragua. Par souci d’authenticité, les producteurs ont fait appel à un des acteurs controversés de l’affaire : Oliver North. Mais en rendant compte des barbouzeries de l’Amérique d’alors, les producteurs ont moins à cœur de véhiculer un message politique poil à gratter que de démystifier la réalité du terrain.

La série est tournée à New York, pour un rendu peu hospitalier, volontiers hivernal, totalement désaturé, gris et morne. Une vision qui est censée épouser le regard des Jennings, un regard d’ennemi dépassionné qui voit les bas-fonds sordides de ce qu’on leur vend sans cesse comme le pays de toutes les opportunités. Un cahier des charges scrupuleusement respecté par chaque réalisateur (parmi lesquels Thomas Schlamme, célèbre pour À La Maison-Blanche) à l’opposé des eighties bariolées de Top Gun et MTV. Un Washington qui se retrouve à avoir plus en commun avec un Berlin-Est ou Cracovie visuellement. C’est là qu’évoluent des agents fédéraux ou soviétiques souvent lessivés et au bout du rouleau. Certains, comme Gabriel (Frank Langella), qui supervise les échanges et briefings entre le Centre et le couple d’espions, sont même sortis d’une retraite paisible.

Matthew Rhys as Philip Jennings

Le monde de The Americans n’est pas sexy ou affriolant, loin de là. Les deux premiers épisodes de la saison 4 sont ainsi marqués par un thème majeur : celui de la fin de l’innocence. Philip suit une thérapie de groupe à l’insu d’Elizabeth, et il est poursuivi par ce qui ressemble à des remords à travers un souvenir très sanglant de son enfance. Paige doit composer avec une identité qui s’est effondrée et met la seule personne en qui elle a confiance, son pasteur Tim, en danger de mort. Des relations plus que délétères, que viennent « pimenter » une mission délicate, impliquant un échantillon d’agents pathogènes récupérée auprès d’un scientifique d’origine russe (Dylan Baker). Sur fond de tensions reaganiennes ravivées, il n’en faut pas plus pour entrevoir une apocalypse biochimique avec très peu. Une éprouvette létale en guise de ver dans le fruit : les Jennings vont-ils devoir échafauder un plan pour leur propre sécurité, alors que la pression du Centre est appelée à se faire plus forte ? C’est une des questions majeures de cette reprise très noire. Pas sa meilleure – l’honneur en revient au début de la saison 2, insurpassable, mais très solide, à l’image d’une des séries américaines les plus singulières actuellement à l’antenne. Si la guerre froide n’est qu’un château de cartes, l’édifice de The Americans tient fièrement la corde, avec austérité, élégance et une certaine idée du nihilisme.

The Americans. Série américaine créée par Joe Weisberg. Diffusion originale : FX (2012). Diffusion française : Canal + Séries (saison 4). Saison 4 : 13 épisodes de 45 minutes, en diffusion le mercredi à 22h40. Avec : Keri Russell, Matthew Rhys, Noah Emmerich, Annet Mahendru, Holly Taylor.

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