Séries

The Good Fight et Killing Eve : 2 bonnes séries invisibles en France (mais qu’on a vues quand même)

Alors qu’elles viennent toutes les deux de clore leur dernière saison, The Good Fight et Killing Eve sont des œuvres cruciales, pour un renouveau annoncé, et digital, dans le paysage de la série. Malheureusement, elles ne sont ni l’une ni l’autre encore visibles en France, malgré ce que leur aspect novateur pourrait apporter comme vent frais au PAF. D’ailleurs, nous, on a du les rêver. On est bien trop soucieux de respecter la législation aux Écrans Terribles pour aller streamer des séries, même si elles redonnent foi en la vie.

Killing Eve : L’espionne qui l’aimait

Jodie Comer, ici en robe rose à froufrou, interprète la redoutable tueuse à gage Villanelle © Sid Gentle Films

Killing Eve est l’adaptation des romans d’espionnage Codename Villanelle de Luke Jennings sous la direction de la prolixe et admirable Phoebe Waller-Bridge à qui on doit déjà l’audacieuse série à l’humour grinçant Fleabag, également inédite en France.

Eve est le patronyme d’une espionne subalterne du MI6 qui s’ennuie autant au travail que dans son foyer, pourtant aimant et chaleureux. Alors qu’elle est conviée à une réunion de crise autour d’un tueur si discret qu’il est indétectable, elle en profite pour partager une théorie qu’elle a étayée sur son temps libre : si le tueur n’attire pas l’attention c’est que c’est une femme dont personne ne se méfie, à priori. Le flair inattendu de Eve la propulse en première ligne, dans le monde des enquêtes internationales et criminelles dont elle n’avait jamais auparavant goûté l’adrénaline ni les inconvénients. Mais elle y prend goût, au point d’en devenir accro. Il faut dire que la tueuse en question a une personnalité hors du commun. Villanelle, interprétée avec brio par Jodie Comer qu’on avait repérée depuis longtemps (Journal d’une ado dérangée, Dr Foster, etc…), est une jeune femme extravertie et bonne vivante, loin de la sinistrose et de l’austérité des tueurs à gage habituels. Intolérante à la frustration, elle fait en sorte d’obtenir ou de préserver ce qui est important pour elle : en particulier son “job fun” et de beaux habits. La fascination opère à plein régime sur Eve. Elle qui, en bonne madame tout-le-monde, ne connaît que le compromis et la frustration, et pour qui trouver des vêtements qui la mettent en valeur relève du supplice.

Si la formule du chat et de la souris est très classique, ce qui distingue Killing Eve, c’est donc son ton qui surfe en permanence sur un mélange des genres entre thriller premier degré et comédie burlesque, proche du cartoon. En effet, si Villanelle est globalement terrifiante (la scène de la boîte de nuit berlinoise donne des frissons rien que d’y penser), son personnage est caractérisé de manière si nuancée et si légère qu’on finirait presque par s’y attacher. D’ailleurs trop tard, on est déjà attachés.

La série, guidée par l’esprit de dérision minutieux (et très anglais) de Waller-Bridge, joue sans arrêt avec les codes du genre : on pense notamment à la chambre d’hôtel sans dessus dessous qui pourrait indiquer l’oeuvre d’un agent infiltré à la recherche d’un document secret mais qui n’est en fin de compte que la manifestation du désordre de son occupante. On pense aussi à la réplique magique « Are you running or crying? – Running and crying! » (« tu pleures ou tu cours? – Je pleure et je cours! »). La solennité très premier degré des affaires d’espionnage international à laquelle on s’attend à priori est évacuée rapidement avec délectation. Mais le suspens et la tension demeurent intacts, grâce à la solidité de la dramaturgie et du casting.

L’audacieuse créatrice de la série a subverti les genres et l’origine de plusieurs personnages. Eve par exemple n’est pas asiatique dans le livre. Mais c’est Sandra Oh qui a été choisie. Phoebe Waller-Bridge a affirmé à ce sujet, dans une récente interview, vouloir avant tout s’affranchir de la peur dans l’écriture et défier les constructions sociales, à l’image de Villanelle la sociopathe qui s’en moque comme de sa première robe de créateur.

Killing Eve, succès surprise « imprévisible » de BBC America, est certes un plébiscite public propulsé par les réseaux sociaux, mais n’est pas exempt de défaut. En effet la pauvreté des accents et des dialogues en français fait soupçonner une légèreté généralisée dans ce domaine malgré le cosmopolitisme de l’histoire. Par exemple quand Villanelle parle anglais dans une prison russe, on accepte tranquillement, mais on n’est pas dupes. Cela ajoute cependant de la saveur au côté presque cartoon, assumé, de la série.

Novatrice sans être pontifiante, Killing Eve ravit et donne envie de voir la suite. En espérant que la saison 1 arrive en France avant que la saison 2 ne soit disponible…

The Good Fight : I fought the law and the law won

Audra McDonald, Christine Baranski, Nyambi Nyambi
© Scott Free Productions

Petite soeur émancipée de The Good Wife, la série phare de CBS avec Julianna Margulies en rôle titre, The Good Fight, poursuit tranquillement sa vie sur la plateforme CBS All Access, poisson pilote de streaming du vaisseau amiral. La série est portée par le charisme de la grande Christine Baranski. Son personnage, Diane Lockhart, fait le lien entre les deux univers. L’intrigue de The Good Fight démarre quand elle découvre la perte de sa fortune dans l’escroquerie du fond d’investissement des Rindell, un couple d’amis proches. Flanquée de Maïa Rindell, leur progéniture en disgrâce (interprétée par une Rose Leslie appliquée), Diane doit retourner au charbon et retrouve du travail dans la firme Reddick, Boseman et Kolstad, majoritairement afro-américaine, dont elle finit rapidement par devenir partenaire.

Après une première saison centrée principalement sur les déboires intimes et judiciaires de Maïa, la nouvelle saison devient plus ouvertement chorale, et met en première ligne une brochettes de 6 à 7 personnages, ce qui peut créer des petites maladresses de rythme par moment. Pourtant, l’écriture ciselée du couple King, des vétérans méthodiques, est une démonstration parfaite de ce que peut apporter le format sériel à la narration. Certains fils sont tirés dans les premiers épisodes et laissés en suspens. On finit par croire qu’on n’y reviendra jamais. Mais toutes les intrigues sont résolues avec le dernier épisode, à l’exception de la vie sentimentale et psychologique de Maïa, au second plan toute la saison. En dehors de ça, la symphonie est admirablement maîtrisée et donne l’impression d’une écriture qui anticipe les frustrations des spectateurs pour mieux jouer avec. Par exemple, Jay DiPersia l’enquêteur originel de la firme (interprété par Nyambi Nyambi), reste en retrait jusqu’à ce qu’on commence à nous faire redouter sa disparition. Et pile au moment où on se dit qu’on aurait aimé le connaître plus, l’intrigue se centre sur lui.

En plus de cette virtuosité délectable dans l’écriture, la série se distingue par sa manière de s’approprier l’actualité (américaine) sans précipitation tout en n’ayant pas froid aux yeux. Elle passe ainsi à la vitesse supérieure par rapport à sa grande soeur, The Good Wife, qui traitait déjà dans certains épisodes des derniers évènements importants et brûlants mis en avant par les médias. Alors qu’elle démarre avec la menace de meurtres punitifs qui ciblent les avocats dans une société de plus en plus réceptive à la loi du Talion, la deuxième saison de The Good Fight prend résolument parti contre Trump. Et ce alors même que la ligne de conduite des King jusqu’à présent était une forme disciplinée et résolue de pragmatisme politique. On constate en effet rapidement quand on se familiarise avec leurs oeuvres le souci qu’ils ont à critiquer tout autant les libéraux (au sens libéral-démocrate américain) que les républicains. Et on sent d’ailleurs qu’ils restent parfois prudents, notamment avec la problématique de dénonciations publiques de harcèlement sexuel, comme on peut le constater dans le 11ème épisode de cette 2ème saison. Méfiants quant à la satisfaction que pourrait procurer la dénonciation publique des agresseurs (en écho à l’affaire du comédien Aziz Ansari par exemple), ils nuancent tout de même leur position par la résolution de l’intrigue, qui rappelle la marge de manoeuvre, sociale et financière, des harceleurs ; et le déséquilibre structurel dans ces dynamiques de sexisme.

Il est très réjouissant de voir une série oser traiter de l’impeachment potentiel de Donald Trump, de sa gestion de ses scandales sexuels et d’espionnage, des émeutes de Charlottesville, de la politique de déportation des sans-papiers, etc… Qu’il est réjouissant également que la série prenne soin au passage de banaliser des sujets comme le lesbianisme et la sexualité d’une femme sexagénaire, ou de montrer suffisamment de personnages noirs complexes pour qu’ils ne soient pas tous d’accord les uns avec les autres. On apprécie tout autant que, sans angélisme aucun, la dynamique de la firme ne soit pas basée systématiquement sur la compétition, alors même que l’histoire nous raconte comment ces personnages sont tous des individualistes en quête de sens. Le tout porté par une mise en scène qui s’amuse plus que la saison précédente et prend des libertés.

Au passage, on a quelques petites desideratas pour la saison suivante. Par exemple, faire prendre un rôle plus important à Julius, le seul associé noir républicain de la firme, qui était déjà présent mais trop effacé dans The Good Wife. Ou se servir encore plus de la savoureuse Marissa Gold, elle aussi échappée de The Good Wife, et dont on sait qu’elle a fait son service militaire en Israël (et que sa mère a couché avec un membre de la famille Ben Laden). Alors que les deux shows ont été prolixes en questionnements identitaires, politiques et religieux nuancés, on est curieux de voir Marissa s’interroger sur le mouvement BDS par exemple, ou sur le récent lynchage médiatique de Natalie Portman. On croise les doigts. En résumé, The Good Fight est une série passionnante, moins classique qu’il n’y paraît, et il nous prend à rêver qu’elle soit non seulement diffusée en France mais surtout qu’elle fasse des émules dans notre beau pays où le traitement de l’actualité dans la fiction télévisée est d’une pauvreté désolante.

Fairouz M'Silti

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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