Archives Clap!,  Films

The Neon Demon : laisse tomber les filles

Nicolas Winding Refn sait proposer de belles images. De très belles images. Il a un chef-opérateur hors pair, on est contents pour lui. Mais cela suffit-il à faire du cinéma ? La question est posée avec ce film à la vacuité certaine, dont le prétendu second degré est aussi artificiel et bancal que le sourire de ses « héroïnes ». Sous son apparente légèreté et son ironie hype, The Neon Demon reste un truc en toc.

Point d’orgue d’une compétition cannoise anthropophage, le « nouveau Refn » était attendu comme le messie. Drive et Only God Forgives avaient déjà tracé un sillon particulier : celui d’un cinéma de transe où la forme l’emportait sur le fond. Doit-on nécessairement avoir quelque chose à dire pour faire un film ? Le débat est (ré)ouvert avec The Neon Demon. Les avis sont partagés parmi nos collègues, suite à l’effervescence suscitée par ce film qui divise. Certes, depuis longtemps, le cinéma a su (parfois) s’émanciper de toute notion de dramaturgie pour proposer des récits éclatés, des expériences audiovisuelles dont le sens se dégageait de l’essence sans qu’il soit nécessaire de raconter une histoire en bonne et due forme. Mais nous ne sommes pas ici dans un tel cas. Car The Neon Demon raconte, entre deux longues respirations (ou suffocations) clipesques, un parcours initiatique traumatisant. Et The Neon Demon raconte en surlignant bien les enjeux dramatiques – au sens littéral du terme – auquel la jeune Jesse (Elle Fanning) est confrontée. Attention, scoops : la mode, cet univers impitoyable, broie les jeunes corps et corrompt les âmes pures ; une oie blanche peut se faire lionne, mais l’on trouve toujours plus vorace que soi.

Certes, on peut considérer que la légèreté du discours est volontaire, que le propos même est subsidiaire, que l’important n’est pas là, mais dans la beauté plastique du film. Alors, ce bel écrin, que montre-t-il ? Des corps vivants et pourtant sans vie, dès la séquence d’ouverture, où Elle Fanning joue les offrandes sous une lumière acidulée dans une ambiance pop. Dans cette longue séance de shooting, les paillettes se mêlent au sang. Programmatique. Le mannequin sera cet être sans cesse manipulé, dépossédé de lui-même, guidé par la pulsion du beau, par l’obsession de sa jeunesse. Corps désincarné, vivant et mort, mort-vivant peut-être. Ainsi, les silhouettes de femmes vont sans cesse traverser l’écran sans jamais l’habiter, sans jamais exister. Très vite, The Neon Demon n’offre plus grand-chose d’autre que l’occasion de se repaître de la vue de corps jeunes, fins, inexpressifs (le seul mouvement soudain d’une lèvre sert de gag suprême à un film languissant). Bienvenue dans le bal des marionnettes du monde porno chic où la soi-disant perfection physique d’Elle Fanning (très jolie, mais faut pas pousser !) attiserait toutes les convoitises. L’image est belle, si belle, trop belle. Les couleurs chatoient, virevoltent. La caméra saisit la « beauté Barbie » dans sa froideur pour composer de grands tableaux qui se succèdent à l’envi. Le bel ennui.

Le directeur de la photographie est une directrice, Natasha Braier, qui se voit offrir l’occasion d’une belle bande démo sur grand écran. Ce que beaucoup aiment dans The Neon Demon, ce n’est pas le film de Refn dans son ensemble, mais bien les images de Braier. Ne nous y trompons pas. Et la musique de Cliff Martinez y est aussi pour beaucoup. Le trip hypnotique fonctionne à plein tube ! (jeu de mots facile, je vous l’accorde). Mais près de deux heures de clip, c’est long, c’est trop long, quand l’affaire aurait pu être réglée en une vingtaine de minutes. Car voilà une impression persistante : celle que The Neon Demon aurait pu être un formidable court métrage, s’il ne s’était pas étiré à outrance pour se délecter seulement de la plastique de ses marionnettes d’actrices dont le pouvoir comique (clairement convoqué) fait l’effet d’un coup d’épée dans l’eau. L’humour supposé de Refn tombe à plat tant l’exhibition des corps, dans leur plasticité, cannibalise le film pour n’en faire qu’une succession de vignettes masturbatoires. Nicolas, je n’ai qu’une chose à te dire : laisse tomber les filles.

The Neon Demon, de Nicolas Winding Refn. Avec Elle Fanning, Jena Malone, Christina Hendricks, Keanu Reeves. Genre : Coquille esthétique. Durée : 1h57. Distributeur : Le Pacte. Sortie le 8 juin 2016.

Carole Milleliri

À dix ans, Carole est sûre d’une seule chose : l’unique endroit où elle se sent bien, c’est dans une salle de cinéma. Peu après, elle tombe aussi dans le bain des séries avec The X-Files, puis plonge littéralement avec Buffy The Vampire Slayer. Aujourd’hui, elle partage son temps entre enseignement, critique, programmation et écriture de scénarios.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *