Wind River by ClapMag
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Wind River, nouvelle frontière

Comédien discret (les séries Veronica Mars, Sons of Anarchy), Taylor Sheridan s’est réinventé depuis quelques années en scénariste émérite, attaché à l’exploration de l’Ouest américain et des changements et paradoxes induits par la modernité. Le texan signe tour à tour les scénarios remarqués de Sicario (2015, Denis Villeneuve) et Comancheria (2016, David McKenzie), puis franchit le pas de la réalisation avec Wind River – à noter qu’il avait déjà signé un film gore en 2011, Vile. Conçu comme le dernier chapitre d’une trilogie âpre au désespoir palpable, Wind River questionne le rapport intime de l’Amérique à la frontière.

Wind River est le nom d’une réserve indienne du centre-ouest de l’état du Wyoming, entourée de chaînes de montagne. Cory Lambert (Jeremy Renner), pisteur fédéral travaillant à la préservation du milieu naturel, découvre le corps meurtri et glacé d’une jeune femme indienne dans l’un des coins les plus reculés et hostiles de la réserve. Il soupçonne une agression mortelle et se retrouve à faire équipe avec une jeune agente du FBI plutôt novice, Jane Banner (Elizabeth Olsen), qui l’engage pour sa grande connaissance du territoire. Pour percer le mystère derrière le cadavre, ils vont devoir affronter à la fois l’âpreté de l’endroit, mais aussi leurs peurs intérieures, notamment Cory qui lutte avec un traumatisme personnel résonnant particulièrement avec cette affaire.

Le thriller ou polar poisseux et enneigé émane d’une longue tradition cinématographique américaine. L’esthétisme propre aux paysages naturels vierges et majestueux permet d’appuyer et de contraster avec brio la violence et la misère humaine. Plastiquement, le rouge sombre du sang n’aura jamais eu autant d’impact qu’en déteignant sur le blanc poudreux et immaculé de la neige. Wind River s’inscrit dans cette tradition du crime policier blafard pour mieux en brouiller les pistes et en questionner les mécanismes. Le film de Taylor Sheridan revêt les oripeaux du genre et suit une enquête des plus classiques qui obéit aux rouages propres à n’importe quel épisode de série criminelle. Seulement, le scénario devient vite plus tortueux et brouille les pistes et attentes du spectateur. Tel le personnage principal du pisteur, l’intrigue emprunte d’autres chemins et privilégie l’étude sociologique. La structure se délite volontairement au profit d’une approche naturaliste flirtant plus avec la tragédie quotidienne ordinaire qu’avec le sensationnalisme criminel. Le film se permet même, grâce à une habile transition, de faire revivre littéralement au spectateur l’histoire clé cachée derrière le mystère.

Baigné par les belles mélopées languissantes de Warren Ellis et Nick Cave, Wind River se révèle un poème mélancolique de grande retenue. Sans renier les racines spectaculaires propres au genre, l’approche de Sheridan se veut mesurée et modeste, intéressée par la psychologie de ses personnages et l’étude du milieu dans lequel ils évoluent. Dans Wind River, l’être humain est complètement faillible, rongé par l’isolement et la solitude, et finit par céder à des pulsions primaires. Il souffre d’une absence de repères moraux et sociaux et est déchiré par la dichotomie entre les systèmes socio-économiques et la loi implacable de la nature. La clé de sa survie face à toutes ces forces mortifères qui l’asphyxient s’incarne dans un rapport d’empathie à développer avec autrui ; ou simplement avec une prise de conscience qu’il ne faut jamais abandonner et, au contraire, résister coûte que coûte à l’abattement. Pour autant, le film n’assène point de vérité définitive aisément maladroite. Il reste empreint d’une subtile modestie et laisse la place au doute et à l’ambiguïté. Notamment, lors d’un final équivoque dans lequel le réalisateur questionne frontalement la justice à rendre face aux comportements mortels.

Wind River by ClapMag© Metropolitan FilmExport

Le genre du film policier est particulièrement propice aux réflexions ambiguës sur la morale et le devenir de l’homme. Là où Sheridan se démarque et élabore une deuxième lecture parfaitement imbriquée à ses premiers questionnements, c’est sur le Mythe de la Frontière. Le rêve américain s’est nourri de l’idée de repousser et créer ses propres frontières, ses propres règles, son propre pays, au détriment de traditions et de sentiments divergents, en anéantissant toute velléité et notamment le mode de vie et la culture des Américains natifs. Wind River interroge le résultat de ce passif douloureux et désastreux et pointe du doigt les conséquences alarmantes dues au déracinement de tout un peuple, la cohabitation irrésolue et l’immense misère intellectuelle, sexuelle et sociale découlant de tous ces problèmes. Mais Sheridan, à l’instar de son traitement stylistique, soucieux de transcender le modèle en vigueur, cherche et imagine une ou plusieurs « Nouvelles frontières ». Notamment avec la construction d’une nouvelle fraternité, faisant fi des barrières culturelles, physiques et de langage, une communion d’âmes au niveau empathique ; comme ces deux amis, Cory Lambert, le pisteur blanc taciturne et Martin Hanson, le père déraciné de la jeune femme indienne, chacun déplorant la perte d’un être cher et communiant ensemble à même le sol dans une douleur qui les rapproche.

L’univers en pleine expansion de Taylor Sheridan, nourri des idées et obsessions littéraires de Cormac McCarthy et Toni Morrison, témoigne d’une maturité et d’une justesse rafraîchissantes. C’est donc avec une attente considérable que nous patienterons jusqu’à ses prochaines livraisons : le scénario de Soldado (suite de Sicario) et la série Yellowstone

Ecrit et réalisé par Taylor Sheridan. Avec Jeremy Renner, Elizabeth Olsen, Gil Birmingham, Jon Bernthal, Kelsey Asbille, Graham Greene. Musique : Warren Ellis et Nick Cave. Etats-Unis, 2017, 1h50. Genre : thriller dramatique. Distribution : Metropolitan FilmExport. Relations médias : Bossa Nova/Michel Burstein. Sortie en salles : 30 août 2017.

Julien Savès

Julien Savès a plusieurs robots à son effigie et un ou deux jumeaux maléfiques pour lui permettre de mener à bien toutes les activités dans lesquelles il a décidé de se lancer un soir de grande beuverie. A la fois producteur et réalisateur pour la structure de production indépendante Broken Production, créateur et co-directeur du festival multiculturel BD6Né, il s'adonne déjà à plusieurs activités journalistiques au sein de Format Court et Distorsion, ce qui ne l'a pas empêché de rejoindre le giron "malfaisant" de Clap! dont il alimente le côté obscur.

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