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Notre année 2020

Alexandre Lança : « Résolu »

Dès le départ, j’ai absolument voulu échapper aux informations, et j’ai tout tenté, tout essayé. Mais quelque chose me poussait à y revenir, à m’asseoir sagement devant l’ordinateur à vingt heures précises, pour écouter Anne-Sophie Lapix ou Laurent Delahousse. C’était une façon de communier, en ressentant les millions et les millions de personnes assises comme moi qui attendaient, en direct, comme si on sabotait un peu la distance sociale, en étant tous assis, identiques, devant l’écran. Le journal de France 2 était devenu mon rendez-vous quotidien, l’illusion de faire communauté. Je cuisinais pour être prêt à manger à vingt heures tapantes, et ne pas en perdre une miette.


Pourtant, avant, je ne les regardais jamais ces infos. C’était le journal des vieux, dont j’entendais vaguement l’écho dans les repas de famille. Au début du confinement, j’y allais pour me faire peur, comme un film d’horreur, pour y écouter le nombre de morts, pour sentir « la vague » monter, monter encore, s’approcher et puis tous nous engloutir.  C’est cet élan morbide qui m’a stimulé au départ, l’idée de vivre « un truc très grave », puis le fourmillement d’idées nouvelles, de ce qui pourrait advenir ensuite, de la chute de certaines idéologies, certains systèmes, et de l’espace que ça créerait pour en inventer d’autres. Je me suis dit que c’était la fin du capitalisme et de la société de consommation, ça y est, c’est sûr, on y est les gars, c’est maintenant

Avec le recul, j’ai bien vu que ce ne serait pas aussi facile. Qu’il y avait plus de chances que ce soit la fin du cinéma que celle du Black Friday. 

En avril, tout le monde semblait enthousiaste – moi y compris – devant le temps disponible qui s’annonçait, et les perspectives de travail qui se profilaient. Je suis réalisateur et scénariste : écrire pour mes films ou ceux des autres occupe donc beaucoup mon temps. De longues journées sans voir personne, sans rendez-vous, sans projections … en théorie, c’était parfait pour écrire. J’avais conscience de faire partie des privilégiés, ceux qui pouvaient rester au chaud, pendant que d’autres devaient vendre des pâtes et du PQ, sans masque, sans augmentation, sans reconnaissance, mise à part la façade moralisatrice de circonstance dont se sont vite drapés nos gouvernants. Malgré cette chance et cette opportunité, une sorte de frontière imperméable s’est glissée entre la fiction et moi. J’étais trop absorbé par le réel, je n’avais pas le courage de rompre le lien, de partir ailleurs.


De la pulsion d’écrire – Dickinson © Apple TV+

Pourtant je la sentais, la pulsion de l’écriture, cette espèce d’onde, de battement. D’habitude j’y obéissais, je m’y soumettais en gribouillant sur une feuille, en tapotant sur mon clavier. C’est souvent difficile, frustrant, trop long, mais je m’y suis toujours abandonné, et je me disais que malgré la précarité, les contrecoups, l’incertitude, et parfois aussi malgré les explosions de joie qui m’épuisaient encore davantage, le cinéma restait plus fort que tout. 

Mais là, j’étais battu. Je voulais jeter la réalité à la poubelle, insulter les grands de ce monde qui nous gouvernent comme des mioches. Des bouffons débilisants, racistes, homophobes, intolérants, inutiles, qui vomissent à la télé, qui vomissent sur les réseaux, qui vomissent dans les journaux. Qui nous vomissent au visage, tous les jours, un par un. Méthodiquement. C’était dur de ne pas sombrer, et de ne pas baisser les bras et contempler avidement, goulument la chute du monde. 

C’est dans cette schizophrénie que je vivais : l’envie de refuser la réalité et de s’échapper dans la fiction – la mienne et celles des autres – et d’un autre côté l’impossibilité d’écrire. 

Ce qui me redonnait parfois un peu de force, c’était la promesse, fragile et éphémère, d’un autre monde. Juste là, derrière ma fenêtre. Dans les rues désertes, on entendait d’abord ses murmures, puis son bruit et sa fureur nouvelle : la marche pour Adama, les marches pour la culture, les marches contre la dystopie en marche ! Enfin ! L’espoir d’un renouveau ! 

Pourtant le soir, chacun rentrait chez soi, et la rue redevenait ce qu’elle était : un lieu de silence, un passage de masques où tout est interdit, où il faut marcher vite sans s’arrêter, sans se toucher, sans se parler, sans dépasser l’heure autorisée. Alors soudain, comme un gros coup dans les tripes, la peur m’assaille à nouveau et je crains que l’on sombre tous encore plus. 

Envie de tout lâcher. 

Mais malgré cela… Malgré cela, au fond de moi, alors que j’allais tout brûler, tout quitter, vouloir créer m’a rattrapé. Avoir une voix, la développer, aiguiser son âme, ressentir pour retranscrire, pour traduire et partager. 

Un matin, je passe une énième fois devant mon cahier sale, éventré à coup de stylo Bic. Je le regarde un moment. C’est vrai que ça serait dommage de gâcher tout ce terreau, ces notes qui s’empilent feuille après feuille, qui se décomposent, un compost fertile que je suis seul à déchiffrer. Et la pulsion revient, plus forte, plus dense. Papam. Papam. Papam. C’est une nouvelle vague, mais cette fois-ci je l’attends. C’est la bonne. 

Ça monte et je finis par m’asseoir par terre, accroupi devant la petite table. J’effleure le cahier, il s’ouvre. Je recommence lentement à lire mes notes, à raturer une phrase, à en souligner une autre. Doucement, je décapuchonne le stylo. C’est sensuel, j’avais oublié. 

Et je me remets à écrire. Après tout pourquoi pas. 

2020 m’a fait détester vouloir être un artiste, et pourtant c’est ce qui m’a sauvé, comme un dernier jeté de dés : la foi que ça doit bien vouloir dire quelque chose de créer, et que chaque minute qu’on arrache au quotidien, pour s’y consacrer, est déjà une immense victoire. 

Alors en 2021, même si je sens que l’on va encore chanceler, que la flamme est fragile et qu’elle peut s’éteindre au moindre souffle – et Dieu sait qu’il y en a plein qui veulent créer des courants d’air – je vais me battre. Pour 2021, plus de résolutions, à part celle de revenir dans l’arène. Résolu.

Alexandre Lança est scénariste et réalisateur. Il considère Oprah Winfrey et J.K Rowling comme ses mères adoptives et est l'heureux possesseur d'un Dracaufeu shiny niveau 100. Depuis 2017, il est également membre élu au bureau de la Société des Réalisateurs de Films (SRF).

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