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Cannes 2019

« Atlantique » de Mati Diop : Le charme discret du traumatisme

Horrifiée par la représentation de la migration au cinéma et dans les médias. C’est par ces mots que Mati Diop décrit ce qui l’a poussée à réaliser en 2009 le court-métrage Atlantiques, prélude du film Atlantique présenté en sélection officielle cette année. Dix ans plus tard, la force de son intérêt pour la question ne s’est pas altérée et se déploie dans ce long-métrage qui prend le parti d’éviter tout sensationnalisme malgré la nature tragique de son histoire.

Le film se focalise sur Ada, jeune femme qui apprend après coup le départ en mer de son amant Souleimane et se retrouve démunie, promise à autre homme qu’elle méprise, Omar. Omar représente pourtant une opportunité que nombre de femmes envient à Ada, car il jouit d’une situation opulente. De plus il est souvent en déplacement. Elle n’aurait que très peu de contact avec lui au quotidien, mais elle bénéficierait en revanche de confort matériel. Le film met finement en scène le contexte social sans filet dans lequel évolue Ada. Ainsi sa lente prise de conscience et de décision concernant son indépendance morale et mentale est vertigineuse. Ce vertige est mis en scène de manière discrète mais intense, nourri notamment par la musique étrange et atonale de Fatima Al Qadiri.

Se concentrer sur ceux qui restent, et qui sont condamnés à pleurer leurs morts à chaque fois qu’ils regardent la mer. Malgré l’apparente discrétion de sa mise en scène, Mati Diop choisit un parti pris fort qui rappelle combien on s’habitue en tant que spectateur à ce qu’on pourrait qualifier d’exhibition de la douleur. En effet, le film est d’une certaine manière un miroir qui nous interroge sur notre impuissance de spectateurs européens, pour qui les morts en mer sont devenus un non-évènement. Pour autant en opérant un glissement encore une fois discret dans le fantastique, Atlantique reste farouchement ancré dans l’intime par l’appel d’amour d’outre-tombe entre Ada et Souleimane.

Les institutions sont souvent questionnées :  “Si la police l’interroge, elle doit avoir ses raisons”, “si votre fille est une bonne musulmane, elle ne devrait pas avoir de problème avec les mauvais esprits”. Mati Diop parvient à retranscrire l’absurde impuissance qui pousse les hommes à se réfugier derrière des certitudes rigides. Sa manière de raconter la société africaine part d’une forme de dignité qu’on sent fois liée à une histoire personnelle et à un héritage familial incontournable (elle est après tout la nièce de Djibril Diop Mambéty, le cinéaste fondateur de l’imaginaire cinématographique africain). Mais sa sensibilité paraît empreinte en même temps d’une distance respectueuse. Le film est à cette image, ancré dans une double culture. Parfois on sent peut-être un peu trop de respect ou un peu trop de distance. Difficile après tout de concilier une sensibilité d’autrice très française dans ses références et son bagage (coucou la dramaturgie fine comme un papier à cigarette), et certains codes dramatiques qu’on sent liés à une culture africaine (on pense au twist vécu par l’inspecteur de police dont on ne dévoilera rien et dont la mise en scène manque d’assurance). Mais cela constitue indéniablement la richesse de ce film, digne et puissant.

Atlantique. Un film de Mati Diop. Avec Mame Bineta Sane, Amadou Mbow, Ibrahima Traore… Distribution : MK2 Films. Durée : 1h45. Sélection : Cannes / Compétition officielle. Sortie France : prochainement.

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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