Cinéma

Be Natural, de Pamela B. Green : Réparations

Quand je rencontre Pamela B. Green le 8 mars dernier, le confinement n’est pas encore décrété en France et il règne une atmosphère étrange dans Paris. Mais il en faut plus pour déstabiliser l’énergique réalisatrice de Be Natural qui enchaîne les interviews dans un hôtel de la rive gauche. Elle me tend son coude dans le respect des gestes barrières et insiste pour m’offrir un verre d’eau dans un français très enthousiaste. “Je suis fâchée à cause du virus”, me confie-t-elle. Elle ne savait pas encore que la sortie du film, prévue le 18 mars, serait reportée au 22 juin. Ce n’est d’ailleurs qu’un énième obstacle sur sa route depuis dix ans qu’elle porte ce documentaire qui réhabilite l’oeuvre d’Alice Guy-Blaché, première femme réalisatrice, productrice et cheffe de studio avant la création d’Hollywood. Une pionnière méconnue par accident ? Ou une exception jugée aberrante par les historiens du cinéma qui ont préféré l’enterrer discrètement ? Il aura fallu l’énergie candide et obstinée de Pamela Green pour soulever la question.

Pamela B. Green est habituée à réparer les histoires. À la tête d’une société de production spécialisée dans le motion design, elle est souvent appelée par les producteurs quand il leur manque des plans et qu’il n’y a plus de budget pour payer des nouveaux cachets aux comédiens. Elle va alors fouiller dans les rushes et fabrique des effets spéciaux pour créer des séquences qui donnent du liant ou servent de respiration. Elle fait aussi les cartons et les génériques. Une sorte de petites mains en cheffe dans la grande dentelle de la post-production hollywoodienne. Elle déploie une bonne humeur et une énergie très américaines et, très vite, on la soupçonne de porter sa candeur en voiture-bélier. Elle ne cache pas les déceptions ni les coups sous la ceinture encaissés en cours de route mais affiche une foi inébranlable dans le “hard work”. Elle concède cependant qu’on ne peut rien faire seul : “sans petite famille c’est très difficile”.

Pamela B. Green ignorait tout d’Alice Guy-Blaché quand elle entend un soir Shirley McLaine présenter rapidement le personnage dans un documentaire sur les femmes au cinéma. Green n’a pas fait d’école de cinéma et met sa méconnaissance sur le compte de ses lacunes. Mais elle est tout de même surprise d’apprendre que cette femme mystérieuse en a fait autant : première réalisatrice, première productrice, première dirigeante de studio aux Etats-Unis ? Elle est pro depuis suffisamment longtemps, elle devrait en avoir entendu parler. Elle se sent immédiatement mordue, “bitten”, par le charisme malicieux du personnage et commence à se pencher sur la question par simple goût de l’enquête. Et puis au fur et à mesure de ses recherches, de ses découvertes, de ses rencontres elle commence à investir de plus en plus de temps et d’argent personnel et finit par comprendre qu’elle a peut-être un projet sur les bras. Elle n’a jamais réalisé, mais décide de se lancer inspirée par son personnage.

Alice Guy-Blaché, derrière la caméra

Très vite quand elle parle du projet autour d’elle, elle réalise que les gens sont mordus à leur tour, le virus Guy-Blaché est très contagieux. C’est comme ça qu’elle récupère des producteurs et des mécènes improbables. Comme Robert Redford qui était en post-production dans le studio de Green et n’en revient pas non plus de ne jamais avoir entendu parler d’Alice Guy. Ou Hugh Hefner, recommandé par hasard à Pamela Green alors qu’elle cherche des archives à l’université californienne USC. Hefner était en effet mécène des lieux, comme de plusieurs artistes, en particulier des artistes femmes. Un paradoxe amusant pour le créateur d’un symbole universel d’objectification féminine. Pamela Green s’est donc retrouvée avec le numéro direct de la Mansion, demeure iconique de Hef, et lui a pitché le projet comme une forcenée : “”Il sait pas qu’il parle avec quelqu’un comme moi qu’elle est folle”. Le Playboy en chef se targue d’être un grand cinéphile et se vexe quand il réalise qu’il ne connaît pas Alice Guy-Blaché. Il donne alors à Green le contact d’une personne au marketing de Playboy Enterprises. Elle appellera le numéro quatre fois par semaine pendant deux ans avant d’entendre “Bon, il te faut combien?”. Elle avoue s’être déshydratée de stress avant de demander 500 000 dollars – qu’elle obtiendra. “Et si je sais ce que je sais maintenant, je demande plus, mais bon…”. Elle bénéficiera également, entre autres, du soutien de Jodie Foster qui prête sa voix au film, ainsi que de 3840 donateurs via kickstarter qu’elle a eu farouchement à cœur de ne pas décevoir. Et pourtant certains jours, elle a bien failli jeter l’éponge.

C’était très difficile avec les historiens en France : j’appelle, ils font comme ça”. Elle fait le geste d’un téléphone qu’on raccroche. Quand je lui demande comment elle explique cette réaction, elle reprend : “ une résistance parce que je suis une femme, je suis américaine, je sais rien du tout des documentaires, je sais rien du tout. Ils me jugent d’emblée. C’est pas leur genre pourtant aux académiciens français, réputés ouverts d’esprit ! “Je trouve des documents, je les appelle, les mecs raccrochent”. La Cinémathèque non plus n’a pas été très coopérative et refusera d’accorder la licence de certaines archives. “C’est vraiment dégueulasse ici”, dit-elle à bout de souffle. En fin de compte, elle pourra compter sur sa ténacité et sur un réseau d’amis pour trouver des solutions alternatives. C’est également comme ça qu’elle trouvera un distributeur français, deux ans après la sélection du film à Cannes Classic. “Une journaliste de Libération qui habite aux Etats-Unis a contacté son réseau après la sélection à Cannes parce que ça bougeait pas”. D’ailleurs on s’étonne de voir que le film est distribué par Splendor, plus habitué à sortir des films de patrimoine ou ressortir des films méconnus de réalisateur.ice.s confirmé.e.s. “Oui, bravo à eux!”. Pamela B. Green se réjouit de plusieurs sorties internationales coordonnées. On espère que le Covid n’aura pas trop bousculé ses plans. “Je fais ça pour elle, l’histoire du cinéma n’est pas complète sans Alice Guy-Blaché.

Avant de se quitter on demande à Pamela Green, qui prépare une série sur les femmes détectives mais “n’a pas encore été appelée par Hollywood pour réaliser Avengers 45”, quel conseil elle aurait à donner aux réalisatrices qui galèrent : “Écoutez pas si quelqu’un vous dit que vous pouvez pas faire, si Alice Guy peut faire quand les femmes avaient pas le droit de vote, vous pouvez faire.” Mais au fait, qui est Alice Guy-Blaché ? On pourrait vous le raconter mais on préfère vous laisser le découvrir au cinéma.

Be Natural. Réalisé par Pamela B. Green. Avec Jodie Foster,
Catherine Hardwicke, Gena Davis, Patty Jenkins … Etats-Unis. 01h43. Genre : Documentaire. Distributeur : Splendor Films, MaryX. Sortie prévue : 18 mars 2020. Ressortie : 22 juin 2020.

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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