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Call Me By Your Name : Bulle d’Amours Passées

call-me-by-your-nameCall Me By Your Name est le film le plus simple, le plus touchant et le plus généreux de Luca Guadagnino. Pour autant, cet hymne à l’amour sensuel et ensoleillé garde les traces des obsessions nostalgiques, et peut-être passéistes, de son réalisateur.

Alors qu’il passe comme d’habitude ses vacances dans la grande propriété familiale du nord de l’Italie, Elio va être transformé par sa rencontre avec Oliver, un étudiant de son père, en résidence pour rédiger sa thèse. Ces deux-là se plaisent immédiatement mais mettent un certain temps à l’admettre et leur amour se construit, au cœur de l’été, sur leur résistance candide.

L’Italie, une grande maison bourgeoise, la nature, la gastronomie : ces ingrédients étaient déjà présent dans Amore, réalisé par Luca Guadagnino. Il est intéressant de comparer ses films et de constater le bond entre les deux. Dans Amore, la mort rôde dès le début (la propriété comprend un mausolée familial) et la culpabilité suinte partout malgré le besoin d’hédonisme et de sensualité de l’héroïne principale. Elle finira par vivre son amour interdit mais au prix d’une immense tragédie et de l’opprobre de la quasi totalité de sa famille. Call Me By Your Name reprend les mêmes ingrédients mais semble les battre avec plus de courage, plus de vie, plus d’amour finalement. Le film renonce à certaines velléités en terme de sophistication par rapport à son prédécesseur. Le plus frappant est dans son rapport à la nourriture. Dans Amore, Tilda Swinton apprend à son amant une recette ancestrale très compliquée de bouillon russe aux ingrédients précieux. Dans Call Me By Your Name, Armie Hammer mange des abricots à pleine bouche, casse les œufs à la coque avec voracité. Son appétit, sain, ne semble jamais rassasié. On est dans une gourmandise plus simple, plus immédiate, plus spontanée. Tout autour d’Elio et Oliver, respire la vie, la nourriture donc, mais aussi la nature, le soleil, l’eau. Un vrai hymne sensoriel. On ne dévoilera d’ailleurs pas ce que Timothée Chalamet fait avec des pêches.

D’une certaine manière, le film est comme un anti-Mort à Venise. Et cela n’est pas anodin quand on considère qu’il s’agit d’une histoire d’amour entre deux hommes. On ne retrouve pas de mise en scène du tabou, du morbide, de l’interdit, du dégoût (des autres ou de soi). Elio et Oliver ont bien des doutes et des peurs, nées d’un contexte esquissé en filigrane mais omniprésent, peu favorable à l’homosexualité, que tout le monde, à la fois dans le film et dans le public, a plus ou moins en tête. Pour autant le film raconte la lumière et la douceur de cet amour, qui vivra indéfiniment dans la mémoire de ses deux protagonistes, à l’instar des instantanés qu’Oliver enregistre dans ses souvenirs. Est-ce donc le temps qu’il faut à un réalisateur pour assumer son envie de filmer l’amour sans se sentir coupable? On aurait aimé lui poser la question lors de son passage à Paris mais son carnet de bal était rempli. Tant pis.

Armie Hammer et Timothée Chalamet

Par ailleurs, si l’interprétation est globalement remarquable, c’est à Armie Hammer que l’on accordera notre palme. Alors qu’il joue un étudiant d’une vingtaine d’années et qu’il est censé être plus âgé, et plus expérimenté, que le personnage de Timothée Chalamet, Hammer compose avec une grande délicatesse un grand dadais, un adolescent enfermé dans un corps d’adulte presque encombrant. Il faut le voir descendre les escaliers avec lourdeur et insouciance, les mains dans les poches. D’ailleurs la grâce de cette histoire d’amour est de subvertir les tropes habituels dans ce type de liaisons. Elio est le plus jeune, mais le plus déterminé malgré des soubresauts. Sans son opiniâtreté, Oliver aurait passé l’été à se cacher, effrayé par les conséquences de ses sentiments. Et alors que le film est adapté d’un roman de 2007, qui précède les questionnements actuels sur le consentement (lequel serait un étouffoir du désir d’après ses détracteurs), il est enthousiasmant de sentir la tension sexuelle monter entre Oliver et Elio jusqu’à une question cruciale et une réponse non moins capitale : “Can I kiss you?” “Yes please”.

Certains ont reproché au film, son manque de scène explicite, comme si le film exprimait une honte ou une pudeur. Peut-être que l’amour entre personnes du même sexe n’est pas encore accepté au point de paraître tout à fait banal dans les films à destination du grand public. D’autres, qui s’élèvent contre la remarque , ont noté que lors de la première nuit qu’Oliver et Elio passent ensemble et alors qu’il ellipse justement l’acte sexuel, Guadagnino place un des rares marqueurs temporels du film au premier plan : une affiche de Roland Garros datée de 1981, soit deux ans avant le récit. Un témoin du spectre des années sida qui planerait sur les deux amants inconscients? Toujours est-il que, comme ce critique le note justement, la question du sexe “safe” ne se pose pas pour eux, car leur relation est une zone complètement safe, une bulle qui annule tout autour.

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C’est d’ailleurs un peu le bémol du film qui ne parvient pas clairement à apprivoiser son aspect bulle bourgeoise. On sent comme une volonté de conscience politique ou sociale, mais elle reste maladroite et surtout en surface. Le film évolue autour d’Elio (au détriment parfois de la psychologie d’Oliver qu’on pressent riche et pétrie de contradictions). Et Elio vit dans un monde où il est habitué à avoir des domestiques, où il ne se rend jamais dans les cafés populaires (contrairement à Oliver qui lui y prend très vite ses habitudes), et où il se satisfait de l’explication que le peuple est là pour lui rendre des services et vénérer Mussolini (littéralement une scène très étrange où Elio et Oliver vont demander de l’eau à une brave femme plus vraie que nature, qui écosse des petits pois et garde un portrait de Mussolini accroché en évidence). On pressent une volonté de questionnement sur le statut social de la famille d’Elio dans une scène au ton burlesque mal dosé où des amis socialistes reprochent à Amira Casar d’avoir changé depuis qu’elle a hérité de sa maison. Mais tout de même, ce qu’ils parlent forts et ce qu’ils sont vulgaires n’est-ce pas…

Cet aspect bulle, comme élitiste “à l’insu de son plein gré”, est également renforcé par la dynastie cinématographique que Guadagnino convoque presque en permanence. Ne serait-ce qu’avec le choix d’Esther Garrel, dont Guadagnino dit qu’elle “appartient à une idée du cinéma qu’il lui importait d’activer sur ce film” (in La 7ème Obsession, janvier-février 2018). Pourtant son rôle n’est d’ailleurs pas très convaincant ou alors trop superficiel pour être plausible : quelle adolescente de 17 ans est aussi miséricordieuse ?? Et puis pourquoi coincer cette comédienne adulte, d’une grande finesse, dans ce corps d’adolescente à peine pubère, un peu comme un fétiche? On reconnaît en effet chez Guadagnino, un souci constant des maîtres du passé. Cela n’est pas complètement problématique en soi, mais se fait parfois pesant. On sent d’ailleurs que les choix plus modernes du film, comme la BO de Sufjan Stevens, ne le sont pas tant que ça. Mais le film, et son obsession des reliques antiques gracieuses mais figées, devient ainsi une sorte de journal intime nostalgique.

A noter : le projet de suites, évoqué par le réalisateur, dans l’esprit de la collection Antoine Doinel de Truffaut et ayant vocation à se recentrer sur les personnages qui gravitent autour d’Elio.

Call Me By Your Name. Un film de Luca Guadagnino. Avec Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel… Distributeur : Sony Pictures Release France. Durée : 2h11. Sortie en salle : 28 février 2018.

Fairouz M'Silti

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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