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Cannes 2022 l Jour 1 : Un monde à sauver

On peut se considérer gâtés d’avoir eu deux éditions du Festival de Cannes en moins d’un an. Si la sélection globale semble de toute aussi bonne tenue, l’édition 2022 sera peut-être moins chaude qu’en 2021 où elle avait exceptionnellement eu lieu en juillet pour cause de… De quoi déjà ? On ne sait plus, on a oublié. Ça paraît loin tout ça. Et puis, c’est un peu le principe, à Cannes, on oublie tout ce qui sort du spectre du cinéma. Il y a cependant des années où il est plus difficile de balayer la réalité sous les sièges en velours. Était-ce pour se donner bonne conscience ou pour renforcer le poids du festival sur la scène internationale ? Sûrement un peu des deux. Toujours est-il que la cérémonie d’ouverture, d’habitude plutôt balisée, a révélé une teinte politique accrue. Outre le discours humaniste du président du jury Vincent Lindon (à qui on n’en demandait pas tant), la présence en visio du président Ukrainien Volodymyr Zelensky fut une surprise autant qu’un rappel de la part des organisateurs : on n’oublie pas. Pas encore. D’ailleurs, Julianne Moore n’a pas officiellement lancé les festivités, il est donc encore temps de préciser qu’on est peut-être un noyau de privilégiés obtus et sûrs de nos bons goûts qui ne va rien faire d’autre que se gaver de films pendant douze jours et s’écharper comme si nos vies en dépendent. Il y a des réalités qui dépassent tout ce que le cinéma peut produire. Zelensky a insisté sur l’importance du cinéma pour ne pas se taire. Faisant référence au film Le Dictateur (Charlie Chaplin, 1940), il a déclaré « [qu’il] nous faut un nouveau Chaplin qui prouvera que de nos jours, le cinéma n’est pas muet ».

En attendant de savoir si ce nouveau Charlot se trouve dans la Compétition, une chose est sûre, Kirill Serebrennikov en a l’étoffe. Hasard du calendrier ou dernier coup asséné pour enfoncer le clou, le réalisateur russe, longtemps assigné à résidence par le gouvernement de Poutine et vivant désormais à Berlin, présente son nouveau film en ce premier jour de festival. Après l’ébouriffant La Fièvre de Petrov, présenté à Cannes en 2021, le prolifique réalisateur, figure de proue de la nouvelle garde russe, s’essaye au film d’époque avec La Femme de Tchaïkovski. Au 19e siècle, Antonina Milioukova rencontre le compositeur, alors à ses débuts, et en tombe éperdument amoureuse. Refusant d’accepter les véritables raisons de ce mariage de façade, elle risque beaucoup pour conserver cette union sacrée. Serebrennikov use de sa caméra virevoltante pour offrir à son film au classicisme assumé une mise en scène d’une grande délicatesse. Comme pour contrer l’âpreté de cette vie d’abnégation, les lumières sont toujours douces et caressantes, lorsque les scènes ne sont pas tout simplement éclairées à la bougie. À grands renforts d’ellipses, de plans-séquences et d’un final virtuose, le rythme s’intensifie à mesure que l’héroïne s’entête. L’actrice Alyona Mikhailova, exceptionnelle, place déjà la barre bien haute pour le Prix d’interprétation.

La Femme de Tchaïkovski © Bac Films.

En ouverture de la Semaine de la Critique, le premier long métrage de Jesse Eisenberg m’a, lui, beaucoup moins convaincu. Celui que l’on connaît d’abord comme acteur, notamment chez Woody Allen ou Joachim Trier, est venu nous présenter When You Finish Saving The World avec ses deux interprètes principaux, Julianne Moore et Finn Woldhard (voir photo en Une). Malgré une nervosité compréhensible, il a amusé l’audience en ironisant sur la présence de Tom Cruise au même moment sur la Croisette pour présenter Top Gun 2 en fanfare, citant sa condition d’éternel nerd face au mec populaire qui lui aura toujours volé la vedette. Personnellement, j’aurai aimé qu’il distille un peu plus cet humour dans son scénario qui s’avère assez sec et manque de sentiments. Et même si c’est un peu le but, étant donné que Julianne Moore joue la mère d’un ado qu’elle n’arrive pas à déchiffrer, on sent que la volonté de faire un film indépendant américain bien reconnaissable, avec sa ville paumée, ses adolescents qui le sont tout autant et ses adultes psychotiques, a pris le pas sur l’histoire. On regrette qu’il n’y ait pas eu un travail plus approfondi sur ce qui anime les personnages.

Même constat pour Les Huits Montagnes de Felix Van Groeningen et Charlotte Vandermeersch, fable racontant sur plusieurs décennies l’amitié indéfectible entre deux hommes, autant liés l’un à l’autre qu’à la montagne au milieu de laquelle ils se retrouvent tous les étés depuis qu’ils sont gamins. Malheureusement, toute comparaison avec Brokeback Mountain s’arrête là. C’est un beau récit sur une belle amitié dans une belle montagne. Mais cette beauté est sans accroc et se déroule avec une facilité qui empêche l’émotion. Restent les deux acteurs, Luca Marinelli et Alessandro Borghi, qui pourraient en toute logique être rappelés en fin de festival. Allons, on ne va pas déjà parler de fin, cette édition ne fait que débuter, et même si cette première journée était plutôt en demi-teinte, le reste du programme s’annonce passionnant !  

Les Huits Montagnes © Pyramide Distribution.

Crédits Photo : © Matthieu Touvet.

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