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Cannes 2018,  Festivals

Cannes – jour 1 : hallucinations

Sur la Croisette, il y a les photographes. Dans le vent bleu de la Méditerranée flotte le baiser d’Anna Karina et de Jean-Paul Belmondo. On avait annoncé de la pluie, mais le temps est rayonnant.

Que vient-on faire à Cannes ? Voir, se montrer, parler. Il y a des professionnels, des curieux, des ambitieux, des voyageurs… et des cinéphiles. Ceux-ci sont souvent les plus discrets, les moins puissants. Ils aiment en secret, seuls ou en petits groupes. Que viennent-ils donc faire, eux, à Cannes ? Ils n’ont aucune carrière à faire avancer, aucune mission à accomplir. Est-ce l’excitation des avants-premières ? Sans doute pas. Les stars restent inapprochables. Les regards rivés sur elles, les appareils photo crépitant à leur passage, les cris de la foule, les commentaires du speaker lors de leur montée des marches sont autant d’écrans qui les renvoient à la distance infranchissable séparant les spectateurs des êtres d’images.

Autre chose attire les cinéphiles. Un festival est une bulle où sont forcés de coexister, un moment durant, des films singulièrement différents (du moins tant qu’on empêchera de proliférer les films-pour-festivals) devant un public bizarrement composé. De ces entrechoquements, de ces décalages, de cette bigarrure étrange naît un petit monde de cinéma tout aussi temporaire. Ce petit monde a ses chefs, sa noblesse (les célébrités), son tiers état (les badauds), sa bourgeoisie (les professionnels de l’industrie), ses doctrines modérées, ses doctrines extrémistes, ses savants, ses guerres, ses vainqueurs, ses vaincus. Les cinéphiles sont les rêveurs de ce monde. Dans le tourbillon festivalier, ils façonnent les ponts les plus impromptus, établissent au gré de ce qu’ils ont pu voir la hiérarchie de leurs passions. C’est par eux, en définitive, par les lois secrètes de leur imaginaire, que se fait le cinéma.

Qu’est-ce qu’être cinéphile ? En fin de compte, c’est peut-être tout simplement halluciner un film, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie. Dépasser la mesure de son émotion, donner à des plans, à des détails, à des mouvements de caméra, à des rapprochements, à des pures idées de cinéma l’ampleur démesurée qu’ont aussi en nous les souvenirs vifs des grands moments de notre existence. Il ne s’agit pas de comprendre, il s’agit d’exagérer, d’être certain d’avoir vu plus que ce qu’il y avait à regarder. C’est qu’on n’aime jamais avec exactitude, mais avec débordement.

Cannes, premier jour, et l’on peut déjà dire : autant de Cannes qu’il y aura de rêveurs.

Crédits photographiques : Marc Nauleau

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