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Cannes 2018,  Festivals

Je suis un monument

Que les poètes morts laissent la place aux autres, écrivait Antonin Artaud. Alors que la dernière édition du festival mythique affiche un photogramme photoshoppé du film Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard sorti en 1965 pour sa promotion, on s’interroge sur la vision à long terme, la portée internationale et la force de vie de cet événement devenu institution.

Alors qu’il a été traversé depuis sa création par les bouleversements et les tiraillements sociopolitiques du vieux monde autour de lui, ce festival, bulle irréductible et si gauloise, semble définitivement prendre les chemins feutrés de l’auto-célébration et se couper toujours un peu plus de l’actualité. S’est-il réellement renouvelé depuis le couronnement de Pulp Fiction en 1994 et l’avènement du post-modernisme cinématographique ? Bien que le marché du cinéma, secteur protéiforme à la fois poétique et industriel depuis Georges Méliès, Buster Keaton et Charlie Chaplin comme chacun sait, est à un carrefour de son histoire et fait face à des défis technologiques et humains aux enjeux lourds, Cannes semble déterminé à donner le “la” d’une vision figée et sans appel d’un art pourtant par définition en mouvement (24 mouvements par seconde paraît-il). Comment peut-on aujourd’hui affirmer alors que tout rappelle avec obstination que nous sommes à une période charnière : “c’est ça le cinéma” ? Pourquoi figer cet art et jeter la clef, le coupant ainsi dans son élan?

Cette détermination est-elle un argument d’autorité performatif de l’exception culturelle : la preuve indiscutable par l’image? Un besoin de rappeler sa propre légitimité? Un aveu de panique face à une perte de contrôle? Ou encore une compulsion de définition parce que les cadres rassurent? Quoiqu’il en soit, on croit retrouver là les germes de la discorde qui avait poussé la société de distribution Wild Bunch, en grave difficulté financière, à quitter en juillet dernier l’organisation Unifrance, pourtant seul organisme national promoteur et facilitateur pour les distributeurs français, à l’annonce de l’élection de Serge Toubiana à sa tête. Vincent Maraval, gérant et fondateur de Wild Bunch, avait expliqué sa décision par l’iniquité contre-intuitive d’offrir un tel poste à une personnalité n’ayant aucune expérience de la vente internationale.

Le cinéma français assume-t-il vraiment d’être un marché alors qu’il se vit au fond comme un monument ? Un monument peut-il se réinventer ? Des questions-clefs qui vont sans doute cristalliser beaucoup de débats futurs. Pendant ce temps, Jean-Luc Godard, le plus français des réalisateurs suisse, canonisé mais a priori bien vivant, se retrouve au coeur d’une polémique de grande ampleur (ou pas) avec la diffusion en ligne d’un court-métrage abscons autour des évènements récents de la ZAD de Notre Dame des Landes. Les fans crient au génie, mais il s’agirait d’un faux. L’un dans l’autre, le fait que le doute subsiste confirme que ce brave et cryptique Jean-Luc devient chaque jour un peu plus l’oncle Laflûte de l’exception culturelle. On ne sait pas si c’était prémédité mais c’est l’occasion au passage de rendre un hommage à  la Palme d’Or 2017, The Square, critique ironique et orgueilleuse de l’art conceptuel provocateur mais vain. Cannes, un circuit fermé peut-être, mais un circuit bien huilé indubitablement.

Fairouz M'Silti

Fairouz M'Silti est réalisatrice, scénariste, rédactrice et directrice de publication des Ecrans Terribles. Elle a pris la grosse tête depuis que le Choixpeau de Pottermore l'a envoyée à Gryffondor et attend le jour où la série Malcolm sera enfin mondialement reconnue comme un chef d'oeuvre.

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