Après la nuit by Les Ecrans Terribles
Chéries-Chéris

Chéries-chéris : une montagne de l’autre

Le visionnage en avant-première de quelques films du Festival Chéries-Chéris, à titre d’amuse-bouche, ne m’a donné qu’une envie : me rendre sur place pour découvrir en salle quelques-unes des œuvres programmées par ce festival autoproclamé « LGBTQ & +++ ».

Première étape difficile (les habitués de festivals compatiront) : arriver à choisir parmi une programmation variée et très concentrée, bien qu’étendue sur plus d’une semaine.

Deuxième étape : se laisser surprendre par des films qui, pour beaucoup (vous allez le constater vous-même en me lisant), sont déroutants.

Dernière étape : faire des choix d’écriture avant de vous toucher deux mots sur les films en question. Pour ce premier papier, j’ai donc pris la décision de vous parler d’un long et d’un court, qui ont en commun de montrer un cheminement sur la voie de l’amour pas simple du tout du tout. Les deux films représentent la figure de « l’autre » comme un astre très, très lointain… mais traitent ce sujet d’une manière radicalement différente.

Après la nuit (Monsters), de Marius Olteanu

Dana et Arthur, mariés depuis plus de dix ans, se séparent le temps d’une nuit pour réfléchir, chacun de son côté, à leur avenir en tant que couple et à leur besoin ou non de vivre séparément. Le film est structuré en trois parties : Dana, qui erre en taxi toute la nuit ; Arthur, qui tente un coup d’un soir avec un homme ; puis « Monsters », avec le couple réuni qui affronte de nouveau son quotidien.

Si l’on devait filer la métaphore des astres commencée quelques lignes plus tôt, je dirais qu’Après la nuit est le pendant lunaire de cette représentation de l’autre. En effet, le propos du film est infiniment sombre : ce qui ressort de cette structure en trois parties, c’est bien que l’autre est une montagne infranchissable.

Les deux premiers segments nous laissent croire à une creusée dans la psychologie des personnages, à travers une mise en scène très intelligemment pensée : des cadrages comme s’ils étaient composés par les personnages eux-mêmes, des récurrences d’objets lourdes de sens, un jeu d’acteur qui puise sa force dans sa retenue… On se dit, suite à ces deux parties, que Dana et Arthur sont deux âmes infiniment complexes, mais faites pour finalement se réunir.

Après la nuit © Océan Films

Que nenni ! Toutes nos attentes sont déjouées en troisième partie ; lorsque le format du cadre s’ouvre une première fois, on pense : « ça y est, c’est l’heure des retrouvailles » (suivi de : « Dolan l’a déjà fait, ça, non ? »). Mais lorsque le format se referme de nouveau pour se rouvrir à plusieurs reprises, l’énigme prend alors toute son ampleur. Stupeur, incompréhension. Et ce sous-titre, « Monsters », quelle signification porte-t-il ? Après la nuit présente d’un côté une galerie de personnages secondaires (très réussie par ailleurs), qui dépeint une société extérieure froide, nocive à l’entité du couple, et de l’autre une relation dysfonctionnelle, dont chaque membre agit égoïstement. L’autre est donc bel et bien un monstre, hanté par ses désirs, ses démons, son passé. Et finalement, le propos du film se niche là : penser que l’on peut se rapprocher de l’autre en essayant de le comprendre n’est qu’une illusion.

On se demande alors pourquoi le réalisateur a, depuis le début, déployé de tels trésors de mise en scène, au risque de friser l’ennui (que le temps est long, et au bout d’un moment, qu’est-ce qu’on a envie de crier à l’écran « dis ce que tu as à nous dire ! »)… Tout ça pour au final, séparer les deux protagonistes, et nous délivrer un message aussi cruel ??

Mais mais mais voilà… Pour être tout à fait honnête, j’étais bien dans cet état d’esprit en sortant de la projection. J’avais envie de crier à l’écran ma colère face à tant de méchanceté cinématographique. Mais mais mais ce n’est pas si simple : Après la nuit est un film qui m’a hanté bien des jours après son visionnage, et m’a donné mentalement bien du grain à moudre. Finalement, je m’incline : si le film est aussi déroutant, c’est parce qu’il constitue pour moi une vrai énigme, portée par un geste cinématographique très fort. 

Est-ce que je vous conseillerais de voir le film à sa sortie en France (le 18 décembre) ? Bien sûr, mais je vous conseillerais aussi d’attendre un peu avant de crier au génie ou au navet : la nuit porte conseil…

La Traction des pôles, de Marine Levéel

Bon. Métaphore filée, deuxième : si Après la nuit est la lune de la représentation du long chemin de pénitence de l’amour, alors le réjouissant La Traction des pôles en est le soleil.

Dans ce court-métrage, Mickaël (dit « Mika »), paysan solitaire, un peu premier degré avec deux pieds gauches, recherche l’amour…  ainsi que Roger, son cochon porté disparu. Mais pas facile de trouver son homme (et son cochon) quand on est un paysan gay et qu’il n’y a que des champs à des kilomètres à la ronde.

On sent bien que la jeune Marine Levéel, issue du milieu agricole, sait de quoi elle parle : la sensation d’être isolé, si différent des autres… Au premier abord, le constat en tant que tel est dur. D’autant plus qu’on se dit que ce n’est pas gagné pour ce pauvre Mika, qui bave devant un certain Paul… Et Paul est si beau qu’on ne cultive qu’un maigre brin d’espoir pour Mika.

Pourtant Marine Levéel nous rappelle que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, et, ô magie, on sort du film avec le sourire, le cœur léger, et en mémoire des images baignées de lumière. En créant un très judicieux équilibre entre la romance et la dérision, le film ne sombre jamais dans le sinistre. Le ton est toujours juste et plein d’humour, sans jamais être moralisateur : il a beau nous raconter le bonheur à portée de main, il n’en fait pas pour autant l’erreur d’enterrer les applications de rencontre sous une chapelle complètement manichéenne. 

À une mise en scène aux multiples composantes s’ajoute une petite touche de surréalisme bienvenue. Elle permet de mieux nous faire rêver ; c’est elle qui, à travers une séquence mémorable de semi-hallucination au montage complètement décalé, ainsi que des images animées cartographiant les âmes connectées aux applications de rencontre, fait de La Traction des pôles un film léger mais qui se distingue par son style.

La Traction des pôles © Apaches Films

Voilà donc deux films aux mises en scène fortes, avec une mention spéciale « crise existentielle cinématographique » pour Après la nuit, et une mention « heureusement que tu étais là » pour La Traction des pôles.

Il s’en passe des choses chez Chéries-Chéris !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *