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Lego Batman, Le Film : Légende Ur-Vaine

Alors que The Batman de Matt Reeves fait sa loi en salles, on se penche sur la seule entreprise de démolition du Dark Knight sur grand écran : le spin-off de La Grande Aventure Lego qui lui est consacré. Une joyeuse mais intense autopsie des névroses de super-héros.

Même si la marque Batman a été tirée à quatre épingles à travers des comic books, des animés et des séries/films d’animation pour le marché vidéo, Warner Bros. a toujours veillé au grain pour que la légende de Gotham ne soit pas trop abîmée par le diktat du merchandising et du cahier des charges sur grand écran (oui, ce texte considère Batman & Robin comme un accident industriel, suivez un peu). A la suite du succès créatif et critique de La Grande Aventure Lego en 2014, un spin-off centrée sur le Batman en plastoc doublé par Will Arnett (en VO) est commandé. Un seul écueil, cependant : les producteurs exécutifs de la franchise, Phil Lord et Christopher Miller, n’ont jamais pris Batman au sérieux. Pis encore, ses origines et les raisons pour lesquelles ce milliardaire justicier est torturé les font éclater de rire.

L’assemblage Lego Batman par Chris McKay, spécialiste des vannes de sales gosses grâce à son expérience aux manettes des premières saisons de Robot Chicken, mue la chauve-souris en parangon de narcissisme masculiniste. Il le rend très au fait de la génialitude de sa propre légende, au point où il se livre à un auto-commentaire de l’introduction du film et de ses logos menaçants. Le message est limpide : la création de Bob Kane est ici mise à hauteur d’un gamin de 7 ans qui trouve Batman génial. Et une horde de scénaristes adultes (à la tête desquels on retrouve Seth Grahame-Smith, golden boy venant d’une série MTV – The Hard Times of RJ Berger – et aussi du médiocre remake de Dark Shadows pour Tim Burton) lui rétorque : en tant que héros de film, il ne tient pas la route.

Difficile de faire l’exégèse du film tant, encore plus que la psychologie du personnage, l’équipe du Lego Batman ne prend pas non plus son évolution au sérieux : les inserts lourdingues des parents du jeune Bruce Wayne lors de la plaidoirie de Barbara, Robin et Alfred afin d’éviter à Batman d’affronter ses ennemis en solo pour la énième fois, témoignent aussi du degré de vaine profondeur avec lequel ses comparses live-action traitent le personnage. Si on prend un peu de hauteur, c’est aussi le triomphe de la stratégie DC de faire coexister plusieurs regards sur une même franchise… Batman est ceci dit dépeint comme un relou, qui a un complexe d’infériorité envers Superman. On change même la Forteresse de Solitude en salle des fêtes endiablées de la Justice League au nez et à la barbe du Chevalier Noir.

© Warner Bros France.

« Cette playlist m’emplit de rage »

Dans le démontage en règle, le Batman doublé par Will Arnett est sûr de son fait comme un syndicaliste d’Alliance et il finit toujours par vaincre les légendaires méchants d’Arkham, même s’ils parviennent toujours à s’échapper. De manière plus inattendue, ce Batman est aussi en activité depuis plusieurs décennies, causant un peu de lassitude au sein des caciques de Gotham City, ce qui donne l’occasion à des gags autour des incarnations les plus fameuses de héros chauve-souris. Et il adore se mettre en scène, imbu de sa propre légende et travaillant seul ; ce mythe du self-made-man milliardaire et solitaire étant férocement brocardé. Jamais, dans un film de la franchise Batman, n’a-t-on signifié avec autant d’emphase que tous les gadgets et la Batmania de la Lego City sont obsolètes.

Plus irrévérencieux encore, Chris McKay et son équipe amènent autant de méchants cultes sous licence Lego (et Warner) que possible : le Joker fait donc appel, dans la Phantom Zone, à Sauron, des Agents Smith, King Kong, Godzilla et Voldemort. Ce sont  eux qui prennent l’avantage en formant une meilleure équipe que Team Batman – le tout pour un motif qui ressemble tellement à un prétexte que le public est pardonné s’il l’oublie. C’est cette clique de méchants qui est la plus fonctionnelle du film, laissant même échapper un « yeah ! » collectif lorsque le moment est venu de déjouer le Joker qui a pris le contrôle du manoir Wayne.

Même si Lego Batman, Le Film prend un peu plus au sérieux le personnage de Robin (doublé par Michael Cera), Batman passe le plus clair de son temps à l’ignorer. Une fois qu’Alfred (la voix de Ralph Fiennes) le laisse camper dans la Batcave, Batman n’a d’autre choix que de tenter de maîtriser son encombrant protégé. Le film ose même un quiproquo edgy, où un Robin en extase croit que Batman et Bruce Wayne sont ses deux papas. Si l’on ajoute à ça la bromance (traitée avec un peu plus de distance) entre le Joker et Batman, où l’un a réalisé que le héros ne peut pas fonctionner sans lui, cela donne un acte finalement assez politique dans un film familial hollywoodien qui a encore beaucoup de mal avec l’inclusion de thèmes et/ou de personnages LGBTQIA+ (des exceptions commencent à fleurir, comme Les Mitchell Contre les Machines, également produit par Lord/Miller).

Si l’esprit d’équipe vanté par Lego est bien respecté dans le final, forçant un solitaire à se laisser épauler par une famille choisie, Lego Batman, Le Film offre un regard narquois inédit sur la franchise. Et prouve qu’il est non seulement un droit, mais en plus un devoir de se payer la tête d’un des héros les plus révérés et iconiques du genre. En tant que fan de Batman depuis près de trente ans, voir un film aussi abouti visuellement pratiquer la parodie décomplexée en restant pertinent dans son irrespect était très jouissif.

Réalisé par Chris McKay. Avec les voix VO de Will Arnett, Michael Cera, Zach Galifianakis, Rosario Dawson et Ralph Fiennes. En VF Philippe Valmont, Rayane Bensetti, Natoo, Stéphane Bern. 2017. Disponible en DVD, Blu-Ray et VOD.

Crédits Photo : © Warner Bros France.

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