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Les Pires : La Cité des Enfants Perdus

Auréolé du Prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2022, Les Pires est le premier long métrage de Lise Akoka et Romane Gueret. Le duo de réalisatrices livre un film méta vivant et abouti, entre fiction et documentaire.

Après leur court-métrage Chasse Royale, qui mettait en scène des sessions de castings, Lise Akoka et Romane Gueret reprennent cette idée et racontent le tournage qui en découle dans Les Pires. Il est donc ici question d’un film qui évoque la préparation et la réalisation d’un film. Le récit de cette mise en abyme prend place dans la cité Picasso à Boulogne-Sur-Mer, dans le Nord de la France, où le tournage d’un film social, intitulé À pisser contre le vent, est sur le point de démarrer. Les Pires s’ouvre sur les fameux castings des adolescents, filmés avec une caméra de qualité moindre. Au gré des questions du réalisateur (Johan Heldenbergh), nous comprenons rapidement que les ados qu’il reçoit sont déjà largement cabossés par la vie, afin de coller avec les protagonistes de son projet. Et ce sont finalement Lily (Mallory Wanecque), Ryan (Timéo Mahaut), Maylis (Mélina Vanderplancke) et Jessy (Loïc Pech) qui sont choisis pour camper les personnages principaux, « les pires » du quartier selon les habitants de la cité nordiste. Floutant les limites entre le documentaire et la comédie dramatique, le duo de réalisatrices questionne la représentation du misérabilisme dans le 7e art. Interrogation mise en lumière dans le film par le biais de l’équipe de tournage, qui voit en ces enfants des pépites brutes choisies parmi une myriade de bambins bancals, tandis que les habitants et les éducateurs du quartier voient d’un mauvais œil ce projet pour ce qu’il pourrait engendrer comme énièmes clichés sur la banlieue et le Nord. Un costard-cravate de l’Éducation Nationale balance également crûment que « Ce n’est pas parce que ces enfants existent qu’il faut les montrer », dénotant le rejet de ces ados qu’il faudrait planquer sous le tapis. 

C’est dans cette atmosphère tendue que nos quatre adolescents se retrouvent pour une expérience unique, qui va dans le même temps accélérer leurs évolutions et réveiller leurs fragilités les plus enfouies. Entre le petit Ryan, qui ne s’exprime que par la colère et vit chez sa sœur après avoir été ballotté de foyer en foyer, la jolie Lily, cataloguée de « pute » après des mésaventures dans les lieux d’aisance avec des garçons de son collège alors qu’elle flanchait suite à la mort de son petit frère, la renfrognée Maelys qui se fout de tout en se cherchant constamment et le badboy en carton Jessy, qui sort de quelques mois de prison pour conduite sans permis, le tournage démarre et n’est pas de tout repos. Malgré une bienveillance de tous les instants émanant notamment de la première assistante et de l’ingénieur du son à l’égard de ces jeunes acteurs en herbe, le réalisateur, campé avec brio par Johan Heldenbergh, se révèle quant à lui au départ confiant et sympathique avant de dévoiler un côté instable et manipulateur, ne reculant devant rien pour mettre une séquence dans la boîte. Par le biais de leur récit, Lise Akoka & Romane Gueret filment une facette des backstages d’un tournage, mais illustrent surtout comment cet art s’empare des clichés et des stéréotypes pour mieux les recracher, en tentant parfois de les embellir. Ces intentions étant d’autre part toutes dictées par une fascination certaine pour la fatalité bien crasse, régulièrement observée dans les salles obscures. On peut cependant se demander dans quelles mesures un film qui repose sur les codes de représentation de la misère sociale peut vraiment questionner les propres limites et intentions du misérabilisme. Malgré cette interrogation qui titille tout au long du projet, l’habile et rondement mené Les Pires soulève de nombreuses pistes de réflexion tout en offrant une analyse sociologique percutante et une chronique humaniste douce-amère.

Réalisé par Lise Akoka & Romane Gueret. Avec Mallory Wanecque, Timéo Mahaut, Johan Heldenbergh… France. 01h39. Genre : Comédie dramatique. Distributeur : Pyramide Distribution. Prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2022. Sortie le 7 Décembre 2022.

Crédits Photo : © Pyramide Distribution.

Camille écrit et réalise des courts métrages, et officie en tant que directrice de casting sur de nombreux projets. Passée par les rédactions de Studio Ciné Live, Clap! Mag & Boum! Bang!, elle est rédactrice chez Les Écrans Terribles depuis 2018.

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